mardi 20 décembre 2016

Celui qui termine son bilan musical de l'année 2016



Ceux qui sont de bonnes surprises

C’est dans l’ordre des choses, chaque année on essaye de suivre les groupes qu’on a aimé précédemment, on en perd quelques-uns au passage, mais on en gagne aussi. Qu’ils soient effectivement nouveaux sur le circuit ou juste pour nous, l’effet est au final le même, ils ont amené excitation et fraîcheur, deux choses assez rares il faut bien le dire. Ce sont donc le plus souvent des albums qui s’imposent rapidement et qui dégagent une sympathie mystérieuse. 

Pour Chouette, ce n’est pas difficile : le groupe vient de Rennes et la pochette nous montre deux hommes en train de courir nus dans un pré. Une seule écoute suffit pour être conquis, le blues garage aux accents surf pratiqué par le groupe nous donne immédiatement l’envie de faire des jeux de mots trop faciles « Chouette ? C’est chouette ! » et de retourner dans la capitale bretonne pour les y voir en concert. 

Une petite nostalgie pas tout à fait absente d’un autre album découvert cette année, Deluxe du groupe Omni. Comme tout le monde, je serais probablement passé à côté si on ne m’avait pas dit que le groupe était composé en partie de membres de Deerhunter. Sans qu’on connaisse vraiment l’implication réel dudit membre et la véracité de cette information, ce qui relève d’une facilité d’attaché de presse a très bien fonctionné sur moi puisque l’album a su se faufiler jusqu’à moi pour se révéler en digne héritier de Wire et Television. Un enième avatar du revival post-punk qui aurait pu m’agacer il y a quelques années mais qui m’a fait bien plaisir, autant pour la qualité d’écriture des chansons que pour le genre qu’il incarnait. Dans le même registre, Parquets Courts a signé quelques titres de bonne facture cette année, sans pour autant me convaincre autant. 


Autre représentant d’un genre dont on a été gavés jusqu’à l’écœurement il y a quelques années, King Gizzard and the Lizard Wizard s’est lui aussi distingué par son petit truc en plus, à savoir un album constitué d’un tenant, un bloc aux neuf visages (et infiniment plus) qui se sort très rapidement du terreau psyché-rock dans lequel on aurait tôt fait de l’enterrer. Groupe réputé chez ceux qui n’ont pas encore atteint l’overdose de guitare fuzz à effets, King Gizzard m’est tombé dessus sans crier gare tout en faisant beaucoup de bruit, ce qui n’a pas été pour me déplaire tant je souffre chaque année d’un manque d’albums qui savent faire du bruit (moins en 2016 qu’avant tout de même).

Je ne sais pas si c’est la même chose qui m’a convaincu chez Right Hand Left Hand, peut-être est-ce un peu de mon besoin de bruit et peut-être est-ce aussi que j’ai toujours eu une faiblesse pour les groupes qui mettent autant en avant leurs batteries que leurs guitares (ça marche aussi pour la basse, les claviers ou le violoncelle - je suis un cœur d’artichaut), mais j’ai rapidement compris que ce groupe gallois me suivrait toute l’année. Une certaine finesse dans l’exécution parsemée d’éclats de violence, voilà la recette typiquement post-rock mise en place dans l’album, et finalement ni le manque d’originalité ni l’efficacité ne souffrent de contestation.

 Ceux qu’on retrouve même si c’est plus pareil

A côté de ceux que l’on découvre il y a évidemment ceux que l’on retrouve après quelques années de séparation. Ils ont été tout en haut de nos tops, ils ont même été l’objet de boulimie obsessionnelle pour certains, mais on les a perdus de vue par lassitude, manque d’attention ou simple prise de distance de leur part. Et lorsqu’on les retrouve presque par hasard après toutes ces années, sans avoir ardemment désiré leur retour, il faut bien avouer que les choses ne sont plus tout à fait les mêmes. On a changé, eux aussi, on retrouve en eux les traces d’une période révolue qui peine un peu à retrouver l’éclat de ses beaux jours et on garde une tendresse toute particulière pour eux même si le charme n’est plus vraiment là. 

En premier lieu, citons Hamilton Leithauser, ex-leader des Walkmen, groupe qui aura trusté le haut du classement de mes tops personnels à intervalles réguliers depuis plusieurs années. Le concert auquel j’ai assisté juste avant leur séparation fit office d’une conclusion attendue après plusieurs années à guetter et chérir chacune de leurs sorties, les dernières moins que les autres néanmoins. Je ne me suis donc pas rué sur la collaboration d’Hamilton Leithauser, pas mon membre préféré du groupe, avec Rostam, ex-Vampire Weekend, groupe pour lequel je n’avais pas d’affection particulière. La surprise fut à vrai dire plutôt bonne puisque I Had a Dream that You Were Mine s’est montré très sympathique et bien plus proche des Walkmen que je ne m’y attendais. On retrouve l’écriture patiente au relief élégamment dessiné de Leithauser tout en bénéficiant des talents de producteur de Rostam qui habille chacun des chansons dans un style différent, donnant à l’ensemble un côté patchwork à double tranchant. Trop souvent j’ai eu l’impression d’écouter les Walkmen sans leur son si caractéristique, ce qui m’a donné plus de peine qu’autre chose.


 Il y a trois ans je découvrais The Drones, qui s’était hissé dans mon top 10 de l’année avec un album blindés de guitares qui parvenaient à être mélodieuses tout en paraissant dissonantes. Une ambiance unique que je m’attendais à retrouver dans Feelin Kinda Free, et que j’ai retrouvé en partie d’ailleurs. De nombreux titres laissent penser que The Drones n’a rien perdu de sa capacité à proposer un son radicalement de ses congénères… mais également de lui-même. Une exploration sonore tout à faire cohérente avec l’identité du groupe, mais qui ne produit pas le même effet que la claque reçue lors de la découverte de ce qui reste comme un sommet du genre. Au plaisir des retrouvailles vient donc s’ajouter immédiatement le sentiment que l’histoire est sur le point de se terminer.

Il nous faut désormais nous attaquer aux classiques, car c’est désormais dans cette catégorie que nous devons ranger Radiohead. Classique comme on peut considérer toute la production du groupe entre 1995 et 2001, mais classique aussi comme l’adjectif qui ressort le plus à l’écoute de A Moon Shaped Pool. Retour dans des conditions difficiles tant le groupe a épuisé tout le crédit dont il disposait auprès des critiques avec ses deux albums précédents, contestés un peu partout bien qu’acclamés ici-même. Cette fois ci, la critique a noté à raison que le groupe revenait vers des ambiances proches de ses plus grands succès. Un « back to basics » qui fonctionne souvent, mais qui crispe un petit peu venant d’un groupe qui a toujours tourné le dos à ce genre de démarches. On y trouve donc de bonnes chansons dans un ton d’ensemble juste assez poli pour faire oublier aux critiques qu’elles avaient enterré le groupe quelques années plus tôt. Pour ma part, un retour en grâce que je salue mais que j’aurais préféré plus brutal.


 Tout le monde connait Yann Tiersen, et pour la plupart de ceux-là, il n’y a rien de surprenant dans son dernier album. Pourtant, le virage post-rock pris depuis quelques années avait produit plusieurs albums de grande qualité, et c’est avec une relative déception que je retrouve Tiersen exceller dans un genre qui a fait son succès, mais qui n’est plus celui que je préfère chez lui désormais. Yann est un homme très occupé, et nul doute qu’il nous sortira d’autres choses bien différentes dans les mois et années à venir, en attendant, EUSA nous offre une cure de nostalgie agréable mais qui ralentit encore le retour d’un Tiersen plus aventureux.

Stranded Horse avait conquis tout le monde avec son formidable album Humbling Tides dans lequel il avait arrangé un mariage séduisant entre folk européen et kora malienne. Quelques années plus tard, il revient avec les mêmes intentions, mais cette fois ci plus expérimenté par le temps passé en Afrique. S’ensuit donc un album qui perd de la timidité et de la délicatesse de son prédécesseur, pour gagner en assurance. Un peu comme l’ami que vous retrouvez après quelques années à l’étranger, vous appréciez les histoires exotiques qui vous sont racontées, mais vous aimiez davantage le regard de celui qui découvre, qui essaye et qui tâtonne plutôt que de celui qui vous guide d’une main sûre sans se retourner.

Ceux qu’on avait presque oublié

Il y a comme ça des groupes qu’on écoute, qu’on apprécie et qu’on oublie dès l’année suivante, sans vraiment savoir pourquoi. Arrivés au mauvais moment ou tout simplement perdus dans les flots des bilans annuels, on avait oublié leur existence, mais la simple lecture de leur nom a pourtant ravivé de bons souvenirs. Et même si notre mémoire avait estompé leur souvenir, ils reviennent dans un état proche des bribes restantes dans notre esprit. 


 Il y a d’abord ceux qui avaient littéralement disparu depuis quelques années, comme Yeti Lane que l’on retrouve avec L’aurore, disque séduisant quiconque apprécie le son lancinant d’une guitare électrique. Peut-être plus brut que le précédent en donnant une place encore plus importante au grandes plages instrumentales tout en conservant son aspect planant, L’aurore est un album de nuit qui laisse tout juste venir la lumière, ce qui nous va tout à fait. Mais si Yeti Lane avait disparu de ma mémoire tout autant que des bacs à disques, ce n’est pas le cas de Mind Spiders qui est tout simplement passé de la catégorie « Découverte venue du fin fond du Web » à celle-ci sans que je ne m’en rende compte. Je retrouve donc un groupe qui m’avait séduit pourson garage touche à tout et je retrouve exactement le même, qui semble avoir évolué en avançant plus profondément vers des sons synthétiques, mais qui garde cette capacité à sortir des titres accrocheurs avec juste une dose de fureur dans le son pour se démarquer. Un genre tube-punk rare et assez vite ringardisé bien qu’étant tout à fait recommandé dans les moments de déprime. 


Parmi ceux que l’on a oublié, il y a la sous-catégorie colossale de ceux qu’on a vu en concert, mais dont on ne se souvient plus parce qu’à l’époque ils n’avaient pas sorti de disques. Cette année nous avons donc pu retrouver Jambinai, vu aux Transmusicales en 2014 et bonne surprise de cette édition. Groupe de post-rock sud-coréen, je dois dire que leur concert m’avait plutôt scotché par la présence d’instruments à cordes tout à fait inqualifiables (haegum et geomungo) mais particulièrement adaptés à leur registre sonore. Je retrouve donc dans A Hermitage toutes les caractéristiques qui avaient fait de ce live un moment mémorable quoique rapidement disparu de ma mémoire, probablement pour son étrangeté et sa personnalité insaisissable (en tout cas ce n’est pas l’alcool, je vous jure). Vu également à Rennes à plusieurs reprises, Totorro avait convaincu un large public avec un math-post-rock qui sied parfaitement aux concerts en plein air, alternant montées planantes, breaks complexes et envolées lyriques digne des meilleurs Explosions in the Sky. Associé à leur humour potache, Totorro était l’ingrédient parfait pour soirées rennaises réussies, et revient donc avec Come to Mexico, qui échappe tout de même de peu à la catégorie précédente tant on n’éprouve plus tout à fait le même plaisir à déguster une recette pourtant identique. Mais pour le plaisir de retrouver un groupe synonyme de bons souvenirs, je dois avouer que cet album a bien sa place ici. 

Ceux qu’on se souvient avoir aimé même si c’est un peu flou

Chaque année, il y a des albums qui obtiennent leur place pour le bilan final assez rapidement. Ecoutés plusieurs fois, on sait bien qu’on les a aimé, mais au moment de choisir une chanson dans la playlist finale nous vient à l’esprit cette pensée gênante : « Mais bon sang, c’était quoi déjà ce moment que j’ai adoré dans cet album ? » Pas que l’album soit devenu moins bon en quelques mois, mais c’est comme s’il avait changé. On le réécoute donc, on retrouve bien ce qui nous avait plu, mais on n’est plus vraiment sûr que c’est exactement la même chose que la première fois. Que ce soit par de nombreux titres courts, peu de titres très longs ou une cohérence qui brouille les pistes, ces albums paraissent mutants et son parfaitement insaisissables. 


 A l’heure d’évoquer Chester Watson, je peux évidemment parler de son flow nonchalant, de ses productions mélancoliques mais tout se mélange sans que je puisse en dire vraiment davantage. Il est clair que Lumisokea m’a frappé par ses sonorités industrielles et ses beats à vous retourner la tête sans bouger de votre fauteuil, mais puis-je vraiment évoquer plus de choses ? Et que dire de Kane Ikin ? Je me souviens surtout avoir été plongé dans une ambiance sombre porté par des lourdes basses et des claviers tantôt angoissants et tantôt portés par un rythme entêtant, mais tout cela ressemble davantage au souvenir d'un vieux rêve qu'à un album bien identifié.

Parce qu’on n’est pas toujours capable de parler de tout et sur tout, il faut tout de même mentionner ces albums qui nous paraissent hors de portée bien qu’ayant été parmi les plus convaincants de l’année.

Ceux qu’on essaye de passer en soirée mais qui ne tiennent pas longtemps

Chaque année on s’y risque, et chaque année on reçoit les mêmes quolibets : « C’est quoi ton truc, c’est chiant ! » ou « Tu veux pas changer ça me casse les oreilles ta merde » ou encore « Putain mais à chaque fois tu nous saoûles avec ta musique de hipster » etc. Las, on se résout rapidement à revêtir notre tenue de DJ old-school et à passer les mêmes classiques avec l’intuition et la dextérité des pionniers du genre. Mais pendant que Supermen Lovers surfe sur son énième succès de tube dansant teinté de nostalgie, on se prend à rêver d’un monde dans lequel on parviendrait chaque année à renouveler sa setlist avec des titres modernes qui colleraient bien à l’ambiance sans être pour autant une succession de tubes dance. 

Après l’accrocheur single « Rings », j’ai cru qu’Aesop Rock pourrait faire son entrée. Tout y était, la production d’inspiration rock pour séduire tout le monde, le flow tranchant et le refrain accrocheur. Je dois bien admettre que, sans avoir le succès escompté, ce titre a tenu jusqu’au bout sans vraiment faire sourciller. Mais sans le savoir, j’avais déjà atteint le seuil de tolérance de mon public. Le rap bavard et mordant d’Aesop Rock ne pouvait pas fonctionner plus de deux fois. J’ai tout de même tenté une seconde salve un peu plus tard, mais cette fois ci le verdict a été immédiat. J’y étais presque, j’ai entrouvert la porte mais lorsque j’ai voulu forcer le passage en mettant mon pied dans l’embrasure j’y ai perdu un orteil. Essaie encore.


 Il est toujours possible d’avoir du succès avec de la musique électronique, mais la recette n’est pas évidente à trouver. Il faut quelque chose avec une base rythmique suffisante pour garder l’envie de danser, donc exit toute musique déstructurée. Il faut également des sonorités un minimum proches de vrais instruments, on écarte donc le glitch et autres joyeusetés. A ce titre, Ketev pouvait apparaître comme un candidat crédible. Traces of Weakness est un album oscillant entre techno et soundscaping, parcouru de crépitements qui font office de fil rouge sur cet album expérimental très contemplatif. Justement, les passages les plus contemplatifs paraissent peu adaptés à une musique de soirée, mais les incursions technos m’ont semblé être un bon compromis. Malheureusement, ce qui apparaît comme une apogée dansante dans un album majoritairement dénué de rythme, se transforme en une longue plage monomaniaque de plus en plus angoissante dans une soirée entre gens civilisés. Encore raté et ce n’est pas l’excellent album paru la même année I Know No Weekend qui m’a permis d’égayer les soirées par des titres électroniques tout aussi sordides.

Il y a en soirée des moments où l’on a juste besoin d’un habillage sonore, d’une musique qui sait se faire discrète tout en étant assez agréable pour ne pas gêner lorsqu’elle se substitue à des conversations achevées. La desert music d’Ulaan Passerine m’a paru être la bande originale parfaite pour un film constitué de personnages mutiques, comme pourrait en réaliser Jim Jarmusch. Grand ensemble instrumental composé par tous types d’instruments à cordes, The Great Unwinding est la musique d’un film dans lequel j’aimerais jouer, mais n’étant pas acteur, il m’a semblé plus simple d’en faire la musique d’une scène de ma vie. Mais une fois de plus mon simple rôle d’acteur m’a confronté à la réalité de la démocratie exercée par mes collègues qui supportaient mal de voir des conversations tout à fait triviales soutenues par les crissements d’un violoncelle ou les drones d’une guitare qui donnaient à la soirée une intensité dramatique apparemment malvenue. 


jeudi 15 décembre 2016

Le XI d'Or musical de 2016

Variante de l'article précédent


Au poste de gardiens, celui qui était là avant tout le monde et qui brille encore quand d'autres ont eu le temps de voir leur carrière démarrer puis s'éteindre devant ses yeux. David Bowie est le portier immortel, c'est Gianluigi Buffon.

On a longtemps vu en lui un joueur un peu rustre, voire carrément limité, mais de bonnes influences nous on révélé la finesse de son jeu de passe, et c'est désormais autant ses tranversales millimétrées que ses tacles tranchants qui nous impressionnent. Mars Red Sky est le colosse aux pieds d'argent, c'est Jérome Boateng.


Chaque année on les retrouve à l'heure de faire le bilan, sans vraiment savoir s'ils étaient réellement bons la saison écoulée. Tantôt violents et tantôt brillants, leur jeu divise mais leur niveau fait consensus. Pas toujours réguliers mais décisifs quand le besoin s'en fait ressentir, ils ne disparaîtront que lorsqu'ils arrêteront de jouer. Thee Oh Sees et Ty Segall sont la charnière centrale inamovible, ce sont Pepe et Sergio Ramos.

Il y a des joueurs que l'on peut transporter aux quatre coins du terrain sans savoir où ils sont le meilleur. On dit souvent que ce sont des joueurs qui ne sont bons nulle part, mais pourtant leurs entraîneurs en font un relais privilégié sur le terrain. Capable de tout faire sans faire parler d'eux, on les reconnait au chaos créé par leur absence. Kevin Morby est ce joueur méconnu mais essentiel, ce milieu de terrain indispensable, c'est Kevin Kampl.


La légende dit que ce sont les moins bons qui héritent de ce poste, mais pourtant les latéraux compte de très bons joueurs. Le registre est parfois limité mais leur volume de jeu, leur placement et leurs débordements peuvent être à l'origine d'actions flamboyantes. Si certains brillent par leur assimilation au collectif, d'autres aiment davantage montrer les muscles. Woods est ce latéral gauche talentueux et généreux, Childish Gambino ce latéral droit flambeur, ce sont Filipe Luis et Serge Aurier.


On le connaissait dans sa jeunesse pour ses frappes puissantes à l'entrée de la surface, mais depuis qu'il a changé de partenaires, il se montre plus modeste et plus mesuré dans ses prises de balles. La reconversion a pu faire douter mais elle est sans aucun doute réussie au regard de la qualité de ses passes et de son influence sur le jeu de son équipe. Nick Cave est ce joueur qui a su changer pour conserver son niveau de jeu, c'est Toni Kroos.

Il tente beaucoup, ne réussit pas la moitié de ce qu'il entreprend, mais à force de côtoyer les plus talentueux de sa profession il finit par planter suffisamment de pions pour s'imposer comme un des meilleurs joueurs de son époque. Beaucoup préfèrent son style de jeunesse mais ce monstre de travail est devenu une superstar en ne laissant rien au hasard, même si son ego surdimensionné peut parfois l'empêcher d'analyser clairement ses défauts. Kanye West est cet attaquant égocentrique qu'on aime détester, c'est évidemment Cristiano Ronaldo.

On sait depuis ses débuts qu'il a de l'or dans les pieds, mais en dépit d'une progression constante il parvient chaque année à susciter quelques doutes sur sa régularité et sa capacité à s'imposer au plus haut niveau. En cause, de nombreuses prestations durant lesquelles il semble absent avant de sortir de sa boîte au meilleur moment pour faire lever les foules. Nicolas Jaar est ce joueur fantasque qui suscite un espoir infini, c'est Philippe Coutinho.



Ce n'est pas le genre de joueur à rigoler sur le terrain, même si on ne doute pas qu'il doit être sympathique de passer des soirées avec lui. Quand il enfile le maillot, ce n'est pas pour y ajouter des perles. Son jeu est brut, sa parole est franche, et son efficacité redoutable. Un style qui peut diviser mais personne ne lui conteste une capacité hors-norme à concrétiser chaque occasion sans sourciller. Michel Cloup est ce renard des surfaces qui inspire la crainte et l'admiration, c'est Diego Costa.

mardi 13 décembre 2016

Celui qui fait son bilan musical de l'année 2016



Ceux qu’on ne sait pas vraiment si on les a écoutés, mais dont on a aimé causer : 

Je ne sais pas si la musique occupe plus de place dans l’actualité aujourd’hui qu’avant, mais le traitement qui lui est réservé semble avoir changé. La chronique, genre journalistique mineur réservé le plus souvent aux plumes acerbes et concises, avait une vocation principalement utilitaire - le lecteur se réfère à l’opinion d’un tiers pour faire le tri dans les cartons de disques livrés chaque semaine. Mais avec Internet, la musique est devenue très facilement accessible tout en faisant exploser la masse de ses productions, et avec le brouillage des frontières du journalisme qui ne parvient plus à faire émerger son opinion du flot d’avis anonymes, la chronique a renoncé à remplir un rôle devenu obsolète. A ce genre déjà moribond quand votre serviteur a commencé à s’y exercer voilà quelques années, s’est substitué la critique, prose ambitieuse dans le fond qui entend rétablir l’autorité de l’expert face à l’amateur en se parant des atours du chercheur en histoire de l’art sans en avoir l’exigence intellectuelle… bien qu’étant elle aussi l’émanation du brouillage de frontières évoqué ci-dessus. C’est ainsi qu’en 2016 sont parus des disques dont il a semblé qu’on a presque autant aimé en parler que les écouter, si ce n’est même davantage.

Chacun des trois disques que j’ai choisis ici, pour avoir apprécié les écouter, m’a systématiquement paru être analysé sous un angle autre que celui de son contenu. Pour quelques lignes sur le rapport de David Bowie au jazz, combien sur son rapport à la mort et sur les circonstances de son enregistrement ? Et sinon, saviez-vous que le fils de Nick Cave était mort ? Et que Nicolas Jaar était d’origine chilienne ? Je dois avouer que je suis beaucoup moins l’actualité musicale que je ne le faisais, et que ma quantité de lecture sur le sujet a donc fortement diminué. Mais je crois que je n’ai jamais eu autant ce sentiment étrange de ne pas savoir si certains articles parlent d’une personne, d’un disque, d’un livre ou d'une exposition d'art contemporain. Vous direz que je suis affreusement réactionnaire et incapable de sortir d’une grille de lecture pré web 2.0, et vous aurez raison. Mais voilà, j’ai parfois ressenti comme un vide. Comme l’absence de ce puits de science qui viendrait m’expliquer les influences musicales qui parcourent Blackstar plutôt que de me faire la chronique médicale de son auteur. L’absence d’un fan de toujours qui m’aurait fait comprendre l’évolution des Bad Seeds depuis le départ de Mick Harvey au lieu de tenter le diagnostic psychologique du leader du groupe. L’absence du rat de l’underground électronique qui m’aurait convaincu que Nicolas Jaar n’était pas juste un flambeur sans essayer de lire le disque comme la résonance de la désastreuse année 2016 sur le plan géopolitique.

 
Bref, l’absence d’un texte que je n’écrirais pas, car comme vous le voyez, moi non plus je ne sais plus parler de disques sans chercher à disséquer de quoi sont-ils le nom

Ceux dont on sait très bien qu’ils jouent au plus malin, mais qu’on ne sait pas arrêter :

Il y a ces fameux albums qui se révèlent après plusieurs écoutes, et il y a ceux qui vous balancent tout dès le début. Sans préambules, sans filtres et sans détours, ils vous annoncent rapidement la couleur, et vous savez avant même de les avoir terminé ce que vous en pensez, et ce que vous en penserez dans un mois. Leurs qualités sautent aux oreilles aussi bien que leurs défauts et leurs secrets ne cherchent jamais à vous fuir. C’est probablement cette sincérité désarmante qui les rend si attachants, si difficiles à lâcher. Cette année deux albums ont joué aux équilibristes, cherchant à atteindre l’originalité en partant de genres pourtant proches du cliché, et sans tomber dans le mauvais goût. Alors il est évident que l’équilibre est instable. D’ailleurs, sur mes multiples écoutes de City Sun Eater in the River of Light de Woods, j’ai systématiquement sauté le pénible « Politics of Free », tout comme « California » n’eût besoin que d’une écoute pour me convaincre de sa nullité sur Awaken, My Love de Childish Gambino. 

Mais c’est bien parce que ces chansons concentrent les défauts de leurs albums respectifs que leurs congénères sont d’autant plus attirantes. Il y a paradoxalement comme une énigme que l’on tente de résoudre lorsque l’on est face à des chansons qui font si peu de cas de leurs origines. De la pure pop aux accents exotiques ? Un hommage appuyé jusqu’au pastiche de la black music des 70’s ? Voyons, une telle naïveté cache forcément des intentions plus complexes. Mais après une vingtaine d’écoutes, le mystère reste entier, on ne trouve rien là-dessous, si ce n’est une poignée de chansons qui vous restent dans la tête durant des semaines, au point que vous les infligez à chaque soirée pour vous assurer de ne plus être seul dans votre tourmente. 

En musique, l’évidence est une drogue, et celle que dégage ces deux albums vous donne envie de vous l’enfiler en intraveineuse pour qu’elle ne vous quitte plus, même si vous êtes conscient qu’il y a mieux à faire.

Ceux qui étaient là avant d’être publiés et qu’on aimé aveuglément :

Il faut mettre fin à l’omerta : oui, nous avons des chouchous. Et par nous, je n’entends pas les professeurs, bien que l’affirmation se vérifierait également, mais bien les personnes qui prétendent établir une liste des meilleurs disques de l’année. Oui, tel un coach qui s’obstine à titulariser des joueurs même s’ils ne sont pas au top de leur forme, certains sont sur la feuille de match quelque soit le niveau de leurs prestations. Ty Segall et Thee Oh Sees sont là depuis des années, ils sont cette charnière centrale à laquelle on ne touche pas parce qu’on sait de quoi elle est capable.

Et même si le gars Ty Segall a troqué l’orfèvrerie de Manipulator pour un exercice de métallurgie industrielle qui renoue avec la ferveur criarde de ses débuts, on continue de l’aimer pour sa capacité inouïe à nous secouer avec des riffs sortis de n’importe où. On l’aime pour des chansons comme « Diversion » qui sonnent comme du Plastic Bertrand shooté aux stéroïdes ou pour ses expérimentations sonores aussi spontanées qu’efficaces. En revanche, on ne peut pas dire que Thee Oh Sees nous ait pris par surprise. Le début de A Weird Exits est exactement comme on l’attend, et confirme notre choix d’aimer l’album avant de l’écouter. Mais même si l’album connaît ensuite quelques soubresauts punks, il ralentit progressivement le rythme et se laisse lui aussi aller à des expérimentations qui accentue l’ambiance psychédélique qui a toujours été présente chez les californiens. A peine le temps de digérer la nouvelle perle pop-retro « The Axis » qu’on nous emmène sur un second album qui semble relancer la vieille tradition de mettre des morceaux plus longs et expérimentaux sur la face B des vinyles. Thee Oh Sees poursuit ici sa mutation sans être toujours facile à suivre et étoffe si c’était encore possible l’étendue de son registre sans pour autant passer pour ambitieux.

On nous aurait fait écouter les deux disques à l’aveugle qu’on les aurait peut-être jugés différemment, mais même si aucun des deux n’est ici aujourd’hui pour la même raison que celle qui leur a donné leurs places d’office, ils n’en méritent pas moins d’être cités au titre de réussites de l’année. 

Ceux qu’on n’attendait pas vraiment, mais qui ont su se faire une place :

A force de traîner sur les blogs et autres webzines on croise un nombre infini de noms, qui nous conduisent systématiquement à dire « Oui, j’en ai entendu parler » dès que quelqu’un nous parle de quelque chose. Et ce n’est même pas que du snobisme mal placé, on a effectivement entendu parler de pas mal de monde, mais pourtant on n’a fait l’effort d’en écouter qu’une poignée. Chaque année, certains passent de la catégorie « Je vois vaguement ce que c’est et j’ai la flemme de m’y intéresser » à « J’ai hâte d’écouter leur prochain album », ce qui doit être considéré comme un petit succès, surtout si l’on envisage que pour certains, dont on parlera plus tard, la trajectoire est inverse. Pourquoi cette année et pas avant ? Un bon mot, un lobbying convaincant, un vide à combler, un clic machinal qui ouvre les portes d’un clip bien monté… les raisons sont infinies, et pour quelques-uns qui saisissent l’opportunité pour montrer tout ce qu’ils ont, combien sont retournés dans l’obscurité ?

De Mars Red Sky je savais que c’était un groupe de stoner français. Mais bien qu’étant plutôt client du genre, je dois avouer que je ne me rue pas immédiatement sur ce type de sorties. Comme souvent, c’est grâce à une finesse et à une ouverture inhabituelle que je fus séduit. Cependant, ce n’est pas tellement l’incursion pop-rock de « Friendly Fire » que je retiens le plus du formidable Apex III mais bien davantage ses introductions planantes, ses mélodies enivrantes ou ses excellentes parties chantées… bon, après c’est un album de stoner hein, si ça fonctionne c’est aussi qu’il y a quelques bons riffs qui tâchent et qui donnent envie de secouer la tête. C’est précisément tout ce qu’on veut voir dans un album de ce genre, avec ce petit « je-ne-sais-quoi » qui donne envie d’y retourner. 

De Michel Cloup je savais que c’était un chanteur doté d’une bonne côte chez mes aînés, en raison de sa participation au groupe Diabologum… pour lequel je n’ai pas d’affection particulière. A vrai dire pour Michel Cloup on était plus proche du boycott que du rendez-vous raté, car j’avais vraiment cette sensation qu’il n’était pas pour moi. Un sentiment qui demeure encore tant l’attachement tient à peu de choses. Pour un chanteur qui accorde tant d’importance à ses mots, cela tient du miracle d’avoir réussi à me séduire avec des paroles pourtant loin d’être ce qui m’attire le plus. Et pourtant, des titres comme « Nous qui n’arrivons plus à dire nous » sont d’une telle force que mon cynisme s’effondre rapidement, bien aidé par un travail instrumental qui, pour le coup, se rapproche de ce que j’aime le plus dans le rock en général. Ce mariage tenant de l’oxymore dans mon esprit relevait du quitte ou double, et à vrai dire j’ai l’impression qu’il ne fut aucun des deux, mais juste un album que j’ai aimé d’un bloc. 

De Kevin Morby, je ne savais pas grand-chose à vrai dire. Mais deux passages à la Route du Rock la même année, ça vous pose un bonhomme. A grands renforts de promo, le clip de « I Have Been to the Mountain » s’est frayé un chemin jusqu’à moi, jouant à merveille son rôle de cheval de Troie. Avouez-le, cette chanson, qui compte parmi les meilleures produites cette année, n’a pas grand-chose à voir avec le reste de l’album, qui opère un alliage parfait entre folk vintage et pop indie. Sans tomber dans l’écueil de l’album qui en fait trop, ni dans celui de l’album où tout se ressemble, Kevin Morby nous signe un album qui figure parmi les meilleurs du genre depuis quelques années. Il remplace avantageusement l’absence de Kurt Vile dans la catégorie précédente cette année et surpasse même de peu les dernières productions de cet autre fan d’un certain prix Nobel de Littérature dans mon cœur. Morceau de bravoure de l’album qui porte son nom, « Singing Saw » est une des nombreuses raisons pour lesquelles Kevin Morby fait une entrée fracassante dans le cercle fermé des artistes que l’on risque de recroiser régulièrement en ces pages.

Ceux dont on n’attendait pas forcément beaucoup, mais qui déçoivent quand même :

A y repenser, Kanye West est un rappeur que j’aime bien. J’ai beau accumuler les tournures de phrases pour montrer mes réserves sur le personnage, j’étais plutôt de ceux qui avaient été convaincu par son premier exercice vraiment mégalo My Beautiful Dark Twisted Fantasy quand beaucoup marquaient une vraie rupture avec ses albums précédents, pour lesquels j’ai également de l’affection. Cinq ans plus tard, Kanye West est une super star méta, les articles qui parlent de lui parlent plus de « notre ère », des médias et de sa personnalité que de sa musique, au point où il aurait pu rentrer dans la première catégorie de cet article si j’avais aimé son disque. Parce qu’il y a peut-être plein de choses à dire sur le processus de création de cet album, il n’en est pas moins décousu et pénible à écouter sur la majorité de sa longueur bien trop importante. Quelques titres ressortent évidemment, certains plus que d’autres pour avoir été incarnés par Aziz Ansari et Eric Wareheim, mais tout cela donne le sentiment d’écouter les titres d’une très bonne mixtape qui auraient été noyés dans un LP. Je t’en prie Kanye, cesse de considérer que tout ce qui te concerne vaut de l’or et apprend à trier le bon grain de l’ivraie.


 Que dire sur Animal Collective ? Groupe phare de la fin des années 2000, symbole de l’influence de Pitchfork sur le monde de la musique, on leur prédisait un destin à la Radiohead. Las, entre aventures solos mitigées et difficile succession de l’extraordinaire Merriweather Post Pavillion, Animal Collective parait désormais appartenir à un monde révolu. Et ce n’est pas ce dernier album bien fadasse malgré son côté pop qui va venir nous contredire. Et si c’était ça le destin à la Radiohead, se faire descendre 7 ans après son chef d’œuvre pour ne pas avoir su l’égaler ?

« From the Ritz to the rubble » chantait Alex Turner il y a dix ans pour témoigner de ses déboires à rentrer dans une boîte de nuit à la mode. « … to the Ritz again » chanterait-il aujourd’hui après qu’il ait enterré les derniers oripeaux de son image de jeune anglais du cru pour la tenue de rockstar californienne à la mode. Ça fait déjà quelques années que Turner passe pour un jeune ayant vieilli trop vite, mais il faut avouer que cela n’a jamais autant frappé qu’avec le deuxième album des Last Shadow Puppets. Alors que le premier avait convaincu tout le monde qu’il avait tout le talent nécessaire pour devenir un songwriter sur lequel compter, celui-là achève de confirmer qu’il ne sait plus vraiment où il a caché son intuition géniale. Album bâclé et souvent mal produit, Everything You’ve Come to Expect compte quelques bons titres qui ont l’effet involontaire de surprendre, signe que l’on n’y croit plus vraiment. « The long-awaited second album from the Last Shadow Puppets  is a lavish California confection […] it makes very clear that frontmen Alex Turner and Miles Kane are sexy men with sexy lives having lots of sexy sex with their sexy girlfriends. » nous dit Pitchfork. Pas mieux.