dimanche 5 décembre 2010

Patatras

Lundi 3 mai 2010. 8h55. Tours, Lycée Descartes, Batiment B, salle 001. Et nous revoilà après un week-end à fêter la fin du concours, pour passer la dernière épreuve. Faut croire que c'était pas tellement fini en fait. Philosophie, histoire de bien s'amuser. Faudrait que je gère un bon 6, ce serait bien. Pas moins en tout cas. « Vous pouvez retourner vos sujets, vous avez jusqu'à 15h. » Alors... L'imitation. Ah, elle est pas mal celle-là. L'imitation. Grosse tarte à la crème, c'est un peu le premier chapitre qu'on a fait sur Art et technique. Bon. Je fais quoi. Qu'est ce que l'imitation ? Non. L'imitation est-elle vaine? Non c'est nul et carrément bateau. L'imitation: pour ou contre ? L'imitation est-elle... hum. Rooh, ça m'emmerde de faire ce truc.

9h40. A ma droite, ma voisine a déjà gratté 3 feuilles de brouillon. Mais qu'est-ce qu'elle peut avoir à raconter cette conne, je l'ai jamais vu dire quoique ce soit d'intéressant. Qu'est ce que j'aime pas ça les gens qui vomissent des pages d'inepties. Moi je réflechis moi, je fais acte de philosophe. Bon j'ai pas de meilleures notes pour autant... Mais je sais que je m'y prend mieux. Ouais. Le gars devant demande des feuilles de brouillon. Me la fait pas mec, j'en suis pas à mon premier concours, j'le connais le coup de demander des brouillons au bout de trois quarts d'heure pour faire stresser les autres. A ma gauche, il a déjà un plan détaillé et il rédige l'intro. Ah ouais mais toi t'as rien compris, si on te donne six heures c'est pas pour pondre un plan avant la fin de la première. Qu'est ce qu'il raconte en plus ?... « L'art est une technique d'imitation de la nature. » Ah ben bravo mon gars, avec ça ta copie va bien ressortir parmi les 1500 autres qui seront partis boire une bière avant d'avoir atteint le deuxième chapitre de leur cours. J'espère que c'est pas ta thèse de fin parce que là c'est même pas la peine...

Si l'art n'était qu'une technique d'imitation de la nature, que dire de, je sais pas moi... disons Dead Man ? Que dire de Dead Man ? Ça n'a pas grand rapport avec la nature je trouve moi. Ce n'est que de l'art du début à la fin. Purement artistique, aucun rapport avec ce qu'il se passe autour de nous. Allez si on veut être sympa, on pourrait dire que oui, ça devait sûrement arriver un gars qui se fait jeter d'un poste qu'il était censé occuper à l'autre bout du pays. Le coup de l'indien éduqué chez les Britanniques qui le recueille ça commence à sentir la pure fabulation par contre... Dead Man ça n'imite pas la nature, ça imite le cinéma, tout simplement. L'introduction avec le train, les scènes très courtes, les plans de paysages en surcadrage, tout ça, on dirait un film muet des années 20. On m'a même dit que cette séquence était grandement inspirée de Kiarostami. Mais surtout, Dead Man c'est un western. Le western c'est l'archétype d'une réalité historique totalement mythifiée et codifiée par le cinéma. Au final, dans un western il n'y a plus grand chose qui ait été réel à un moment. Ce n'est que de la réalité cinématographique, tout une histoire créée par l'accumulation de films sur le sujet. Et Dead Man imite le western, mais en lui enlevant nombre de ses codes. Sans pour autant revenir à une histoire plus « vraie », ou reprendre comme support l'élément de base, l'histoire des Etats-Unis. Non, son support reste le cinéma, mais il fait accéder son film à un niveau supérieur dans l'éloignement entre réalité cinématographique et réalité « naturelle ». 

Et en plus, l'Indien adore William Blake, un poète. Un poète romantique qui plus est, qui part souvent dans un certain mysticisme. Dans le genre éloigné de la « nature », il se pose là. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir encore... Tiens, la musique. Bon d'accord, déjà la musique c'est ineffable, donc imitation de la nature zéro. Mais là en plus ce que fait Neil Young ça ne ressemble pas à grand chose qui ait été fait avant, que ce soit pour les bandes-sons ou la musique en général. A part peut-être Ry Cooder, mais Paris, Texas a pas mal d'accointances avec Dead Man... C'est totalement hors du temps, hors de tout cadre. Une musique qui n'est vraiment pas ancrée dans la réalité. Tout Dead Man est rempli de choses comme ça. Bien sûr il y a plein de thèmes, mais on s'approche plus d'une réflexion philosophique, voire métaphysique. La métaphysique ? J'te l'donne en mille. Dead Man est un pur objet artistique, issu d'une imagination qui n'a plus grand chose à voir avec son support de réflexion originel, la nature. Et puis je dis Dead Man, mais je pourrais développer sur quinze autres films. Le cinéma comme imitation de la nature c'est une belle utopie. Le cinéma ne fait que recréer sa propre nature, à partir d'un regard entièrement artistique. Alors franchement, l'art n'est qu'une technique d'imitation de la nature ? Prends le temps de réfléchir quand même.



10h20. Bon, j'ai perdu une bonne demie-heure à me distraire à cause de toi, tu mérite un petit hommage dans ma copie. Hop, problématique: « L'art n'est-il qu'une technique d'imitation de la nature ? » Grand un: Non, ça va surprendre le correcteur. Grand deux Oui, et grand trois, l'art n'imite volontairement la nature que selon un certain angle de vue. Je case un passage sur la photographie, personne en parle jamais, ça va me démarquer. Hop là, Captain Obvious donne dans la branlette intellectuelle, ça mange pas de pain. Mais bon, ça vaut bien un bon 6 ça. C'est grossier mais c'est juste assez réfléchi pour qu'ils me cartonnent pas. Si je gère bien, je peux boucler avant la fermeture du self. J'ai faim.

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