jeudi 2 décembre 2010

Rubber, de Quentin Dupieux

ATTENTION SPOILERS!
Quentin Dupieux est plutôt connu pour ses films complètement absurdes, plutôt mal compris en France, à l'image de Steak, qui a tout du film incompris en passe de devenir culte pour certains. En lisant le synopsis de son nouveau film Rubber, on se dit qu'il n'est pas près de changer, loin de là, car il pousse le vice encore plus loin. "Dans le désert californien, des spectateurs incrédules assistent aux aventures d'un pneu tueur et télépathe, mystérieusement attiré par une jolie jeune fille. Une enquête commence." Ce que ne laisse pas vraiment entendre ce texte, c'est que Rubber n'est pas vraiment l'histoire d'un pneu. C'est l'histoire de l'histoire d'un pneu. Et c'est comme ça que Quentin Dupieux construit un des film les plus minimalistes qu'on puisse voir sans pour autant verser dans l'absurde vite redondant.

Bien sûr, le film est absurde de bout en bout, mais contrairement à ce que dit le film lui-même, ce n'est pas tout à fait sans raison. Le début du film est pourtant assez explicite à ce sujet. Une scène totalement dénuée de sens où une voiture arrive en cherchant à faire tomber des chaises disposées en slalom. Un flic sort (l'hilarant Stephen Spinella), s'adresse à la caméra en expliquant que le cinéma, et la vie en général est plein de "no reason", en se demandant par exemple pourquoi E.T. est-il marron, et ainsi de suite. "Ce film est un hommage au 'no reason'." dit-il. Oui, mais le film dont il parle, c'est le "film" qu'il s'apprête à montrer à des spectateurs plantés sur une colline du désert californien, qui vont regarder l'histoire d'un pneu avec des jumelles. Mais le film que l'on regarde nous, dans notre salle de cinéma, ce n'est pas celui-là. Et c'est ça qui est vraiment intéressant.

Car si Quentin Dupieux s'était limité à faire un film sur un pneu, avouons-le on se serait vite ennuyé. Rubber aurait alors rejoint la catégorie sans cesse grandissante des films-concepts qui s'épuisent après la première demi-heure. Non, ici il y a toute une mise en abyme du cinéma, et l'intérêt de Rubber est donc d'être un film sur le cinéma, qui est d'ailleurs très référencé, entre films de genre et films d'auteur à la Tarantino ou frères Coen. Et quand il y a de l'absurde, c'est dans ces moments où l'illusion cinématographique est dénoncée. Comme dans cette scène géniale au milieu du film, où, après avoir empoisonné les spectateurs, le "producteur"/flic du film décide d'arrêter cette fausse enquête, et l'explique à ses associés/acteurs visiblement pas au courant de la supercherie. Avec des répliques du genre "Tout est faux. Si ce n'était pas faux, pourquoi aurais-tu un alligator en peluche sous le bras ?". Et on sent que Quentin Dupieux ne cesse nous lancer des "Et pourquoi pas ?". 

Evidemment, le procédé de mise en abyme et de dénonciation de l'illusion cinématographique est loin d'être nouveau, pour ma part je remonterais à la Nouvelle Vague et aux films de Godard. Mais là où Quentin Dupieux aurait pu se contenter de recycler ce procédé certes efficace, mais plus vraiment original, il le pousse au-delà de ses retranchements. Ce n'est pas seulement qu'il assume faire un film absurde, c'est qu'il phagocyte tout ce qui appartient au cinéma, les spectateurs compris. Il anticipe ainsi les réactions et les réflexions des spectateur en les filmant commenter l'action qu'ils voient en même temps que nous nous faisons le commentaire nous-même. Ce procédé ingénieux permet au film de ne pas s'épuiser, et de naviguer sans cesse entre absurdité et métaphysique, sans jamais faire le choix de se tourner définitivement vers l'un ou l'autre.

La fin du film est à cet égard très ambiguë, car le "producteur" se voit obligé de continuer une histoire qui n'était pas censée aller aussi loin, car un des spectateur continue à regarder, et se permet d'ailleurs ce commentaire très amusant: "Je suis toujours là, et je veux du spectacle". S'ensuit une enquête sans queue ni tête qui se conclut par une volée de plomb dans le pneu psychopathe, assortie d'un "Voilà, c'est la fin." Encore une fois, Quentin Dupieux joue avec les possibilités du cinéma en nous balançant un "Et pourquoi pas ?". La fin de son film dans le film est donc absolument indécente, et pour ne pas rester en rade, le pneu se réincarne en tricycle et tue le spectateur restant outré, malgré ses "Mais moi je suis spectateur, je ne suis pas dans le film".

Chaque réplique du film est un mélange entre absurdité qui fait rire immédiatement et une certaine finesse dans la réflexion sur le cinéma. Bien plus qu'un simple film absurde, bien plus qu'une mise en abyme éculée, Quentin Dupieux signe avec Rubber un film qui n'a de cesse de s'interroger sur sa propre raison d'être et sur celle du cinéma en général. Avec le sourire bien sûr. Si j'étais critique chez Telerama et si je devais attribuer à Rubber un de ces fameux bonhommes pour dire ce que j'ai pensé du film, je ne choisirais pas celui avec un léger sourire, qui semble dire "Ouais, pas mal" (ce qu'ils ont choisi). Je ne choisirais pas non plus celui qui a les yeux dans les étoiles, genre "Aaaaah... *orgasme cinématographique*". Non, je prendrais celui avec un sourire franc, content du film sans pour autant mouiller son pantalon. "Ouais, c'était vraiment bien."




2 commentaires:

  1. Ouais c'est ça. Un bel exercice assez funky, et plus fin qu'il en a l'air.
    Puis Roxanne Mesquida est trop belle.

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  2. Bravo pour cette critique, bien plus réussie que la mienne, et bien plus sérieuse aussi. Mais au moins, nous sommes du même avis !

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