mercredi 15 décembre 2010

We Are Four Lions, de Chris Morris

Ça devait forcément arriver. Les comédies anglaises ont passé en revue tous les domaines qu'il était possible de pervertir à des fins comiques, et donc ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne décident de s'attaquer à ce grand mal du temps qu'est le terrorisme. Rien que l'idée est déjà très intéressante et originale, et rien que pour ça le film mérite d'être vu. Cependant, on s'en doute, il soulève de lourdes questions éthiques. Je vous épargne le "Peut-on rire de tout ?", car ici la question est plus "A partir de quand a t-on assez de recul pour rigoler des drames de ce monde ?" Aujourd'hui, ridiculiser des nazis ça ne dérange personne et ça fait rigoler beaucoup de gens. Tarantino s'est même amusé à faire de Goebbels et Hitler des immenses crétins dans Inglourious Basterds. Mais si ça marche, c'est sans doute parce que les nazis, c'est fini. Et c'est là que We Are Four Lions est assez tendancieux: les terroristes islamistes, c'est pas vraiment fini, les attentats de Londres c'était il y a seulement 5 ans. Bref, on imagine aisément que rire du terrorisme fonctionnera plus facilement sur les gens peu concernés que sur ceux qui suivent avec avidité les développements de la "guerre contre le terrorisme".

Mais ce n'est qu'en regardant le film qu'on peut vraiment savoir ce qu'il en est. Déjà, la bande-annonce est extrêmement accrocheuse pour qui aime l'humour britannique, à base de stupidité congénitale, et de quiproquos interminables avec un accent à couper au couteau. Je ne vais pas vous le cacher, l'essentiel des scènes comiques sont synthétisées dans la bande-annonce, ce que je craignais un peu en allant voir le film. Oh, ce n'est pas que le reste n'est pas drôle, c'est simplement que les autres scènes ont un potentiel immédiatement hilarant bien moins important. Il y a une bonne part d'humour potache, voire grossier dans We Are Four Lions, dont le coup du lance-roquettes tiré à l'envers est sans doute le meilleur exemple. (Pour la petite histoire, le réalisateur en rajoute à la fin en expliquant que cette roquette a détruit l'endroit où se trouvait Ben Laden, rien que ça). Les discours anti-juifs, la préparation d'un attentat totalement artisanal, les scènes de tournage de vidéo de revendication, autant de passages obligés qui sont tournés en dérision de manière particulièrement habile, d'autant plus qu'on a jamais vu ça. Le film se prête donc souvent à rire sans réfléchir, sans se rendre compte de la situation et du film en général.

Car c'est là que le film est réellement intéressant, dans le fait que tout l'humour est basé sur des scènes objectivement dramatique. Le but de ces quatre musulmans est quand même de se faire sauter pour la cause, qu'ils ne comprennent pas vraiment. Deux scènes sont très dérangeantes et un peu plus profondes à ce titre. Celle où le frère du personnage principal, qui semble acquis au salafisme tient un discours intégriste que Omar (celui qui compte se faire sauter donc), trouve ridicule. Premier élément d'une tragédie de la bêtise humaine qui fait sourire, mais sourire jaune. Ensuite, on a cette scène où Omar doute du succès de son opération, et où toute sa famille veut le rassurer, en lui disant que oui, il a la force de se faire sauter dans la rue pour la cause. On a envie de rire de la bêtise de ces discours, tout en étant horrifié de voir qu'un homme, bien intégré dans la société londonienne, est prêt à abandonner sa famille pour des raisons qu'il ne saisit pas.

Le film marche donc sur un fil en jouant sur deux tableaux, celui de la comédie potache un peu originale, et celui d'un tableau de notre société qui ne peut pas ne pas porter de message. Il parvient à ne pas tout gâcher en ne forçant pas trop ce trait. Toutes les scènes prêtent à rire, seulement on sait que certaines sont censées nous faire réfléchir. Et le message si on doit le chercher semble dénoncer cette atmosphère de médiatisation du terrorisme et de montée du radicalisme, où de simples musulmans à peine pratiquants deviennent convaincus que c'est leur destin de faire sauter une société dans laquelle ils sont intégrés. Ils sont persuadés d'être persécutés et réagissent avec violence face à cette menace fictive. Le plus triste et le plus surprenant dans l'histoire, c'est qu'au final ils y arrivent. Et le fait que We Are Four Lions soit tourné comme un documentaire dramatise encore plus ce succès de leur entreprise, que personne n'a su empêcher.

Bien plus qu'une simple comédie se voulant irrévérencieuse, We Are Four Lions pose des questions qui sont parfois intéressantes. Évidemment ce n'est pas la comédie de l'année, car les personnages sont assez peu originaux bien que les scènes puissent être drôles. Et c'est n'est pas non plus le film à scandale de l'année, car la façon de réaliser de Chris Morris met particulièrement en avant le côté comique, même si l'humour est très noir. Osé, provocateur, mais pas subversif. Le film joue sur deux tableaux et parvient tant bien que mal à ne pas être trop grossier, mais cette prudence en fait donc un film simplement bien, parfois drôle et parfois plus profond, mais jamais exceptionnel. Vu les écueils qu'il pouvait rencontrer, je choisis de considérer cela comme une qualité.








A lire également la critique de Filmosphère, un peu moins modérée que la mienne.

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