mercredi 19 janvier 2011

Somewhere, de Sofia Coppola

Il fallait que ça arrive un jour. Sofia Coppola s'est imposée en une décennie et trois films comme une figure majeure du cinéma indépendant. Assez agaçante par ses fausses provocations et son bon goût irréprochable, elle se situe donc dans la droite lignée des réalisateurs-auteurs qui l'ont précédé, et influencé. Et il arrive toujours un moment où, après avoir réalisé quelques films plus ou moins différents mais toujours emprunts de la même ambiance, du cinéma d'auteur en somme, le réalisateur-auteur décide de reprendre son indépendance, et de réaliser le film "quitte ou double". Le genre de film qui va renforcer l'admiration des admirateurs et la haine des détracteurs. Qui va décevoir certains, et restreindre au minimum le cercle des fanatiques qui, jusqu'au bout suivront l'auteur avec lequel ils ont fini par établir une relation privilégiée. David Lynch a fait son Inland Empire, Jim Jarmush son The Limits of Control, et maintenant Sofia Coppola décide de se lancer dedans, peut-être un peu prématurément, avec Somewhere. Pour résumer, ces films ont en commun d'être un condensé de l'esthétique et des thèmes de l'auteur, mais présentés d'une manière telle qu'on ne peut qu'adhérer, ou rejeter.

On m'a dit que ce film était une blague. J'ai tout de suite compris que Sofia Coppola avait décidé de prendre le spectateur à rebrousse poil, quitte à en faire fuir quelques uns pour mieux séduire les autres. C'est vrai que cette scène d'ouverture laisse assez circonspect. Plan fixe, une voiture fait des tours de pistes. Pendant longtemps. Le début du film est globalement assez difficile à avaler. Toute une suite de scènes qui évoquent l'ennui, assez violemment d'ailleurs, comme ces deux scènes où on voit un show de danseuses court vêtues, en entier, et qui est de loin une des choses les plus pathétiques que j'ai vu. Si l'on parvient à survivre à ce début très avare en informations et en dialogues, la suite du film devient beaucoup plus intéressante. Une fois qu'on a enfin compris que le personnage principal est un acteur, star hollywoodienne, qui passe son temps comme il peut pour échapper à l'ennui, le film devient limpide. Stephen Dorff, acteur de seconde zone, trouve ici un rôle dans lequel il brille, et la caméra intimiste de Sofia Coppola parvient à dégager des scènes extrêmement parlantes, alors qu'il ne se passe pour ainsi dire rien à l'écran. On se rapproche du style de Bill Murray même, dans certaines scènes.

Pour aller vite, après avoir fait le tour de la vie ennuyeuse de l'acteur Johnny Marco, entre filles (très) faciles et cigarettes constantes, vient le moment clé su scénario: l'arrivée de la fille, la formidable Elle Fanning. C'est à partir de là que Somewhere devient réellement très touchant, quand on voit la relation entre le père et la fille, l'un étant totalement déconnecté de la réalité, et l'autre étant étonnamment mûre pour son âge, partagée entre réprobation et admiration pour son père. On sent vraiment que la vie reprend pour Johnny Marco, et il aura fallu que le film tourne sur du vide pendant un bon moment pour nous faire vraiment ressentir cela, qui trouve son apogée avec ce long plan sur le duo, profitant du soleil sur un transat, paisibles tous les deux. Ce passage est d'autant plus touchant qu'on sent ici un certain aspect autobiographique, Sofia Coppola ayant cotoyé très jeune la population hollywoodienne. C'est amusant de voir qu'elle semble assumer pleinement cet aspect, déjà présent dans ses autres films, au moment où son père lui-même se livrait à un exercice semi-autobiographique purement génial dans Tetro.

Oui mais voilà. Le film est fini, on a compris que la scène d'ouverture illustrait en quelque sorte l'ennui du personnage principal, que Somewhere était un film sur l'ennui, genre casse-gueule qui convient bien au film "quitte ou double". Seulement on ne peut s'empêcher de penser que tout ça a un air de déjà-vu. La mélancolie des stars dans les grands hôtels de luxe, les jeunes filles blondes un peu désœuvrées, les effets de style, la musique cool (même s'il y a quand même quelques trucs surprenant à ce niveau là). Tout ça, c'est du pur Sofia Coppola, et particulièrement Lost in Translation. Ça confirme d'ailleurs ma théorie comme quoi c'est son seul vrai film, les deux autres étant soit trop juvénile, soit pompeux et un peu raté. Comment ne pas penser à Lost in Translation lorsque Johnny Marco est à Milan ? J'étais assez sidéré par cette auto-référence qui aurait bien pu tourner à l'auto-parodie. De même, on est maintenant assez familiers de l'univers de Sofia Coppola, et de ce fait beaucoup d'effets de réalisation nous paraissent un peu lourds, voire trop explicites. Comme ces scènes où l'acteur est filmé seul, à regarder par la fenêtre ou sur le balcon. Bref, tout cela est très bon, mais on reste en territoire connu.

Alors au final, qu'est ce qu'on a ? Un film un peu provocateur, une sorte de rébellion de la part de la réalisatrice, qui affirme son indépendance artistique, comme d'autres avant elle. Un film très intimiste, très bien réalisé et interprété, malgré une chute un petit peu caricaturale. Au final, on a surtout un bon film de Coppola, qui plaira aux amateurs et laissera soit perplexe, soit agacés les autres. Un membre du jury de la Mostra de Venise (dont Somewhere a obtenu le prix principal), l'a décrit comme "la face B de Lost in Translation". C'est tout à fait ça, c'est un film qui marche par paire avec son prédécesseur, mais qui est davantage un exercice de style qu'on ne se permettrait pas de mettre sur l'album. Intéressant à voir, remarquable par instants, mais peu surprenant*.




*: Bah oui mais une face B de chef d'œuvre, même peu surprenant, ça reste très bon...

11 commentaires:

  1. Ouais mais c'est pas le même processus du tout pour Inland Empire...

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  2. Je le trouve tout sauf provocateur. J'y allais pour me faire bercer par Sofia Coppola, et c'est exactement ce qu'elle a fait. Au contraire, elle a pris aucun risque, pas de quitte ou double du tout. Elle a juste caressé dans le sens du poil les amateurs de films indés américains. La première scène c'est "The Brown Bunny", le reste c'est du Coppola.
    Moi je m'en fout, j'adore tout ce qu'elle fait, et encore plus quand elle parle d'ennui.

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  3. @Takyu: M'aurait étonné que t'aies pas quelque chose à dire sur Lynch.

    @Nathan: C'est provocateur dans le sens où elle assume à fond tout ses clichés, qu'on lui reproche. Après je suis d'accord que c'est un film indé pour amateur de film indé.
    Et je suis pas d'accord pour dire qu'elle a pas pris de risques, faut voir les mauvaises critiques qu'elle se paye, elle a quand même joué avec le feu en faisant ce film.

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  4. Dans le sens où elle a refait le même film pour la quatrième fois, oui. C'est l'absence de prise de risque qui fait qu'elle se fait dégommer dans tous les coins.

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  5. Ben tu compares une filmographie qui se répète et Inland Empire, qui est un collage de tout ce que Lynch a voulu faire et qu'on lui a proposé de sortir. Et je plussoie Nathan, tous mes potes (fans hardcores pourtant), font la gueule parce que son film c'est juste une grosse répétition de tout ce qu'elle a pu faire avant. D'ailleurs, y'a que Nathan et toi qui me disent que c'est cool. C'est ptête un truc de fan de The O.C.

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  6. La comparaison avec Inland Empire ne tient pas vraiment au niveau du processus de réalisation qu'au niveau de la perception du public. Globalement, ça a été pris comme un film où Lynch faisait du Lynch à fond, et malgré cela pas mal de gens ont été déçu parce qu'il était très abscons.
    Sinon, c'est ce que je dis dans mon article, que Somewhere est un film qui ne peut plaire qu'à certains fans, et qui en fera fuir d'autres. Comme dit Nathan, la prise de risques se situe dans le fait qu'elle a "osé" sortir le même film que les précédent, en beaucoup plus caricatural de son style.

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  7. Ouais alors je me méfie de l'avis de Nathan, celui-ci ayant défendu l'affreux Limits of Control sur mon blog :-P
    Du reste pas vu, mais dès la bande-annonce ça sentait à plein pif les restes de Lost in Translation. Version parodique? Je ne sais pas, mais remplacer Bill Murray par Dorff, c'est un bel acte d'autodestruction sur le papier ^^
    J'attendrai qu'il passe en DVD, vraiment pas inspiré pour le voir :-(

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  8. Franchement Stephen Dorff est plutôt bon dans ce film, même s'il joue "à la Murray".
    Et sinon, je ne devrais sans doute pas te le dire, mais je fais partie des défenseurs de Limits of Control, bien que je ne sache plus trop pourquoi depuis le temps. Mais c'est un autre débat... ;)

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  9. Tant mieux si tu défends Limits, il est bon d'avoir des points de vue différents, à l'époque Nathan avait d'ailleurs utilisé de bons arguments... mais ces derniers n'ont pas changé mon point de vue ;-D

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  10. Ce que j'ose en dire c'est que la bande annonce est affreuse et ne donne pas envie d'aller voir ce film.

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  11. je ne suis pas sur que Marco soit le héros principal du film, je pencherais plutôt pour sa fille donnant en cela une "autobiographie" déguisée de Sofia Coppola et de sa relation avec son père

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