vendredi 25 février 2011

Black Swan, de Darren Aronofsky

Dans la ferme de mon grand-oncle, il y avait des sabots. Forcément, quand j'étais petit, je m'amusais à les mettre pour faire rire mes parents. Et puis j'entendais « Eh, viens voir ! », alors je me précipitais dehors à grandes enjambées. Inévitablement, on me retrouvait par terre trois mètres plus loin, les mains égratignées et pleines de poussière. Un peu confus et vexé, j'écoutais docilement ma mère, et quittait mes sabots pour mettre des baskets. Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que j'ai l'impression que Darren Aronofsky n'a jamais eu de maman pour lui apprendre comment faire les choses correctement. Black Swan part sur une idée que je trouvais vraiment intéressante, celle d'une danseuse de ballet qui doit incarner le rôle principal du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky, et qui intègre tellement son rôle qu'elle finit par se faire dépasser par lui-même. Les dangers pour la santé mentale de la confusion entre l'acteur et le personnage, voilà un sujet qui était prometteur. Et c'est d'ailleurs pour cela que je suis allé voir le film.

Oui mais voilà, on ne fait pas un chef-d'oeuvre en ayant l'idée d'en faire un. A un moment, il faut se lancer, et le bon sens veut qu'on se lance bien chaussé. L'idée d'Aronofsky: faire un parallèle entre l'intrigue sur scène et dans les coulisses. Déjà là on glisse vers un scénario un peu convenu, même si il n'est pas encore impossible d'en tirer quelque chose d'intéressant.  Le problème est que la mise en abyme est si évidente qu'on a l'impression que les personnages agissent consciemment dans ce sens, et d'ailleurs je me suis demandé comment ils faisaient pour ne pas s'en rendre compte... Aronofsky nous expose le tableau de façon lapidaire: la mère surprotectrice à la carrière écourtée, la danseuse étoile déchue névrosée, le chorégraphe viril et brutal. Ce dernier incarné par Vincent Cassel étant sans doute le personnage le plus horripilant, autant par son caractère très convenu que pour l'accent français de l'acteur. On cerne rapidement Nina, le personnage principal, dévouée à la danse, passionnée par le ballet de Tchaïkovsky, vivant avec sa mère dans une chambre pleine de grosses peluches roses. La transformation de Nina en « black swan », qui est censée être le point central du film, est de loin la partie la plus ridicule. Aronofsky décide de le traiter de la pire des façons, en nous montrant la « mission dévergondage » d'une fille sage par deux gros lourdeaux dans des scènes dignes d'un teen-movie.

Le coup de l'artiste trop perfectionniste qui du coup manque de passion et ne peut toucher le public, passe encore. C'est bien convenu, mais bon. Mais alors les remarques du genre « Vis un peu! » de la part du chorégraphe, qui sont à traduire par : « Mais bordel décoince toi, avoue que ça t'excite quand je te colle ma main entre les cuisses ! », là franchement c'est grotesque, en plus d'être franchement nauséabond. Le pire c'est que bon gré mal gré (un peu trop facilement je trouve), Nina finit par céder... Et ça continue, puisque face à Nina, on oppose Lily, qui est donc une fille bien plus cool. Et pour bien souligner le trait au marqueur rouge, on fait de Lily une fille qui transgresse à peu près toutes les règles de la vie saine d'une danseuse de ballet. Elle fume dans un lieu public, mange gras, se drogue, couche avec qui veut bien... Du coup une bonne partie du film n'est qu'un défilé de caricatures dans des scènes très prévisibles. Ça nous amène d'ailleurs au sujet de la schizophrénie, élément essentiel à tout film prétentieux et grossier (suivez mon regard). L'idée est intéressante cependant, et inévitable au vu de la trame du scénario. Mais elle est traité de façon grotesque, avec tous les clichés du genre, c'est-à-dire le reflet dans le miroir qui devient autonome, où le fameux coup des hallucinations, pour nous brouiller entre la réalité et le fantasme. D'une subtilité digne d'un David Fincher, avec qui Aronofsky partage cette façon grossière d'opposer les deux facettes du protagoniste.

Et enfin, Aronofsky s'est dit que ce serait bien si le film était réalisé comme un thriller, voire un film d'horreur. Encore une fois, il reprend toutes les grosses ficelles du genre. J'ai arrêté de compter le nombre de moments où il nous fait le coup de l'apparition soudaine destinée à faire sursauter. Complètement gratuit, sans intérêt. Certains trouveront que ça donne une atmosphère anxiogène. Oui sans doute, mais c'est aussi très lourd. Tout comme l'omniprésence du sang et du gore... Et je passe sur tout le côté un peu fantastique, et la transformation de Nina, que je n'ai pas du tout compris. Je n'ai pas saisi ni l'intérêt, ni la logique, j'ai simplement vu que ça nous a donné une succession de scènes au ridicule achevé. Le problème de Black Swan, c'est que ses défauts sont si énormes qu'ils masquent tout le reste. La performance de Nathalie Portman est remarquable (dommage qu'on ai voulu "l'appuyer" avec des effets spéciaux peu avantageux), et on voit mal qui pourrait lui ravir l'Oscar. Malgré des plans un peu trop gros et une photographie au grain étrangement épais, Black Swan comporte quelques belles images, et quelques bon moments, notamment ceux entre Nina et sa mère. Il dépeint de manière touchante les coulisses d'un ballet et filme avec justesse les souffrances corporelles d'une danseuse. Mais tout cela n'est qu'anecdotique, et noyé dans la masse pesante de la réalisation.

Black Swan c'est l'histoire d'un enfant qui a voulu courir avec des sabots même s'il avait l'air pataud et qu'il se ramassait tous les trois mètres. Comme moi étant petit, Darren Aronofsky a beaucoup de bonnes volonté, mais cela ne suffit pas, et on ne retient au final que ses mains et ses genoux ensanglantés, témoins d'un acharnement dans l'erreur. Bien sûr, il n'y avait pas qu'une façon de filmer cette histoire, tout comme Inception nous a montré qu'il n'y avait pas qu'une façon de filmer un rêve. Mais Aronofsky ne choisit pas entre le film d'auteur intimiste, le film d'horreur à frissons, ou le simple film de seconde zone tiré par des grosses cordes. Mais à force de vouloir trop bien faire, et de jouer sur tous les tableaux on finit par ne rien faire du tout. Black Swan est rapidement confus, et relativement ennuyeux. Beaucoup ont reproché à Aronofsky de trop appuyer ses références, mais heureusement pour moi je n'ai vu aucun des films desquels il s'inspire, que ce soit Cronenberg ou De Palma, ou encore Les chaussons rouges qui est étrangement devenu incontournable depuis Tetro. Grande déception que ce Black Swan, qui a priori n'était pourtant pas le genre de film qui m'aurait rebuté à ce point. Allez, ça suffit maintenant, enlève ces sabots, je dois avoir du Mercurochrome dans mon sac.




A lire également sur Toujours raison , chez Blake, et chez le Dr FrankNfurter.

4 commentaires:

  1. Tout d'abord merci pour le lien (échange de bons procédés pour la peine, toussa ;-) )

    Qu'ajoutez de plus? Une déception? Pour ma part, l'œuvre du cinéaste étant surévaluée, je ne suis même plus étonné par ce film raté et grossier. Ma nature suspicieuse étant déjà mise en alerte devant la campagne de pub accompagnant la chose...

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  2. merci aussi pour le lien :-)
    Excellente critique, et super bien vue ta métaphore sur les sabots : Aronofsky pensait sans doute tourner un chef-d'oeuvre... et on se retrouve face à une série B bulldozer sans finesse (mais a-t-il jamais été fin?)

    Film souvent indigeste et pompier, j'arrive à être plus indulgent envers lui, vu dans cette optique de série B ultra-référencée (ou alors c'est une juste une complaisance de cinéphile pervers ?)
    Mais si le film triomphe aux Oscars, on n'aura plus de doute sur le mauvais goût bien connu des américains ;-)

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  3. Le pire film de l'année, à l'aise !

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  4. J'ai vu The Wrestler hier, et c'est l'antithèse de Black Swan. Le côté docufiction n'est pas révolutionnaire, mais au moins le film fait son petit effet, sans avoir besoin d'en abuser (d'effets...). Bref, la comparaison met encore moins Black Swan à son avantage...

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