mercredi 27 avril 2011

Ghospoet - Peanut Butter Blues & Melancholy Jam

 In vino veritas ?

Je suis devant un club à Londres, à fumer une clope pour prendre l'air. Bu quelques verres de whisky avant de venir, comme toujours. Sans doute un peu trop. Mais il valait mieux ça que de rester à se faire chier toute la soirée. Parce que moi, sans alcool mon corps refuse de danser, et c'est un coup à passer son temps assis sur une banquette à attendre la fin. Le mal est fait de toute façon, et ce n'est ni la première ni la dernière fois que j'ai ce genre de conversation intérieure. Un gars sort du club également, je l'entend marmonner: « I know we fuss and fight here a little bit, I’ve had a couple drinks for a little bit, I’m beggin’ you, just carry me home ».

Seul et désemparé, il se pose à côté de moi. Il a une bouteille de whisky à la main, pour ainsi dire vide, à laquelle il s'accroche comme un bébé à son biberon. Une pause.  Son regard mis-clos me transperce et il me lance « I must admit it got quite wild ». Il tente de se ressaisir, fouille dans sa poche et en sort quelques cachets qu'il me tend.  Dealer ? Il acquiesce et me fourre un cachet dans la main. Après quelques secondes de réflexion, je décide de le prendre quand j'aurais fini ma clope. Je lui pose quelques questions sur son activité, s'il s'est déjà fait embarquer dans des trucs glauques, complètement inconscient du fait qu'il pourrait très bien me frapper pour lui avoir posé ces questions.

Il reste calme: « Other MCs want to talk about crime, but that ain’t me. Let’s talk about life ». On entend encore bien le son de la musique qui émane du club en face. Mélangé aux bruits de la ville, cela donne une ambiance mélancolique, caractéristique des périphéries de dancefloor, là où on se tient à l'écart de la fête. Là où une simple distance suffit à provoquer une profonde rupture entre l'esprit vide et insouciant du danseur et les réflexions rapidement dépressives voire morbides de celui qui a choisi de faire une pause dans sa lobotomie. Mouvement et immobilité, lumière et obscurité, bien-être et détresse. La chute est d'autant plus dure.

Notre conversation devient vite très sombre. Mon nouvel ami conclut quelques réflexions sur sa vie par un laconique: « Round and round we go... When’s it gonna stop? I ain’t been paid and I ain’t got a lot, but it’s us against whatever... » L'alcool me monte sérieusement à la tête, je sais à peine où je suis à présent. Il pleut. Et lui continue de parler, comme s'il avait besoin de confier à quelqu'un, n'importe qui. Besoin de dire tout ce qui lui passait par la tête mais qu'il ne peut jamais dire quand il est sobre parce qu'il y a toujours quelqu'un pour couper court à la conversation. Moi je ne peux pas. Je suis assis par terre les yeux à moitié fermés, seulement préoccupé par le bruit autour de moi, et sa voix, toujours.


Son discours respire un certain mal-être de la jeunesse. Comme un nègre, c'est un anonyme qui trouve les bons mots et s'efface derrière son sujet. Certes, il parle parfois comme n'importe quel mec alcoolisé, comme lorsqu'il m'a dit « I ain’t coming here to change your life, you can if you choose to », mais ça je ne le sens qu'avec le recul. Sur le moment on y croit vraiment. On démystifie n'importe quoi en le sortant de son contexte. Il ne sait plus où il en est, et je serais bien mal placé pour essayer de le contredire. Par lui même il se lance parfois dans des élans d'auto-conviction, comme s'il se rendait compte de la noirceur de ses propos. Survivre malgré tout. « I ain't finished ! » Il ne peut pas faire autrement.

« I know that that times are hard... You’re against the wall and your head is down... Just have a little faith, mate , it’ll all turn out great » Malgré mon état -notre état- de profond dépit, ses mots font sens en moi. Il n'est pas le premier mec que je croise en Angleterre à me sortir ce genre de propos. Il faut croire que c'est un état général des jeunes de ce pays. Enfin, des jeunes en général, mais il y a bien qu'en Angleterre que j'ai pu rencontrer des mecs comme lui. Mais la situation est différente, l'ambiance me plonge plus profondément que jamais dans la déprime, comme s'il était venu juste au bon moment pour me faire entendre ce qu'il avait à dire. Dans un entre-deux, ni ici ni là-bas. Entre le sommet d'ébriété et la gueule de bois. Juste au moment de la pause, de la transition.

A force de me renfermer sur moi-même, j'en viens à me demander si je n'ai pas juste un peu trop bu, et que je suis simplement en train de badder, de me raconter à moi-même toutes ces histoires. Si ça se trouve je suis encore dans un « chill-out room », ce qui expliquerait pourquoi j'ai sans cesse cette musique obsédante qui me tourne dans la tête. Des sons dubstep et jazzy qui se téléscopent dans un grand fatras électronique, à peine dérangés par quelques guitares. Le rythme est à la fois déstructuré et percussif. J'essaye de rassembler mes pensées, je pense au trajet pour rentrer. Quand je serais à l'appart, je me ferais une tartine beurre de cacahuète et confiture. Comme quand j'étais petit. J'ai besoin d'être rassuré. Ouvre les yeux.

Je suis dehors, en face du club. Qu'est ce qui m'est arrivé alors ? Un mauvais trip sans doute. Ce gars n'était qu'une apparition, un fantôme. Pourtant dans ma main je sens encore le cachet qu'il m'a donné. Je lève la tête, et je le vois qui s'éloigne. Il me lance un: « Run away, be a real man and fight another day... I heard that in a TV program... So it must right, right? » Ce qu'il m'a dit aurait sans doute fait rire n'importe qui, d'ailleurs beaucoup de gens le regardent en souriant. Mais moi cet ode à la banalité et  à l'insignifiance de la vie m'a frappé.  Trop d'alcool, certainement, pour nous deux. Mais pas d'hallucinations, pas de mauvais trips, pas de fantôme. Il était vraiment là, tout était réel. 

1 commentaire:

  1. Sublime article qui m'a foutrement filé l'envie de goûter à cet album. J'y file.

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