jeudi 5 mai 2011

You wanna stay here and die ?

 Cet article a été rédigé en avril 2010.

J'ai beau me gaver de nourriture cinématographique pour compenser mon enfermement scolaire, je dois avouer qu'il arrive que j'y apprenne des choses qui m'offrent des pistes de réflexions intéressantes.

En 1973, Georges Duby, historien médiéviste qui a déjà fait ses preuves par ses recherches sur les campagnes du Bas Moyen-Âge, publie à la demande de Gallimard un livre sur la bataille de Bouvines. La bataille de Bouvines, en 1214, c'est le top des dates d'Histoire dans les manuels, avec Marignan-1515 et Waterloo-1815. Pour un historien comme Duby, qui prône une étude de l'Histoire sur le temps long, dédaignant les fausses ruptures que sont des évènements ponctuels comme les batailles, le choix de publier ce livre peut paraître inattendu.

Et c'est ce paradoxe qui fait la magie du Dimanche de Bouvines. Duby fait un livre sur la bataille, sans en parler ou presque. Sous un voile d'histoire politique évènementielle, il livre un excellent compte rendu de la société et des moeurs médiévales au XIIIe siècle. Méthode brillante, charmante et accrocheuse.

Et j'ai appris aussi, toujours en cours, que selon Walter Benjamin, le cinéma révélait le sens politique et social de l'art, car il était nécessairement une œuvre accomplie par de nombreuses personnes. Le cinéma permet de se libérer de la valeur cultuelle de l'œuvre d'art, et les masses s'approprient l'art, qui n'est plus aliéné par des valeurs religieuses ou politiques. En gros.


Tout ça pour quoi ? Et bien voyez vous, l'autre jour, j'avais 3h à tuer, alors je me suis dit que j'allais enfin regarder The Deer Hunter, de Michael Cimino. En acteurs, Robert de Niro et Christopher Walken. Sur la pochette, un Robert de Niro amoché, un bandeau sur la tête, devant une végétation dense. Ça parle du Vietnam, c'est sorti 3 ans après la fin du conflit, 1978. Le traumatisme est donc bien présent aux USA, relayé par tous les soldats rapatriés chez eux. Le cinéma, en tant qu'art social des masses, s'est donc rapidement emparé du sujet, et le film met l'accent sur le traumatisme.

C'est tout l'art du cinéma, de transformer la réalité, de la montrer de manière subjective, pour transmettre une émotion, un message. Le cinéma a un côté éminemment politique, il peut faire ressentir aux spectateurs des choses qu'il ne peut pas et ne pourra jamais ressentir ailleurs. Et donc, pour montrer le traumatisme du Vietnam, Cimino découpe son histoire en 3 parties, avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre.

Avant la guerre, on voit une bande d'amis, travaillant dans une usine de sidérurgie de Pennsylvanie, et appréciant chasser le cerf pendant leur temps libre. Entre autres choses, on découvre quelques histoires d'amours, tensions au sein du groupe, on apprend à connaître les personnages, leurs caractères. Mike, une âme de meneur, assez dur et intransigeant. Il a des principes, il ne tue ses gibiers qu'en un coup, sinon c'est lâche. Il n'aime que Nick, jeune homme classe et décontracté, heureux en amour et jouant régulièrement le rôle de médiateur. Avec d'autres amis, ils vont au mariage de Steve, avec qui il vont partir au Vietnam plus tard. Par quelques procédés plus ou moins subtils, on comprend rapidement qu'il se passera là-bas quelque chose de grave. Quelqu'un va mourir. Fin de l'épisode, les amis reviennent de la chasse, un air de piano est joué, tout le monde se tait, songeur.

Et nous voilà parachutés au Vietnam, qui nous dévoile très rapidement toutes ses horreurs. Pas trop, juste ce qu'il faut. Juste Mike qui se venge d'un Viet-Cong en le brûlant au lance-flamme et en l'achevant au sol avec une mitraillette, plusieurs fois. Certains principes sont donc tombés. Puis, pris en otage, on les force à jouer entre eux à la roulette russe.

A partir de ce moment, le film atteint un paroxysme de tension qui ne s'achève que dans les dernière minutes. La roulette russe, quoi de plus angoissant. Faire reposer une question de vie ou de mort sur le simple hasard, voilà qui est tout bonnement horrible. Et tout le film se déroule comme une roulette russe, on sait bien qu'il y en a un qui va mourir, mais jusqu'au bout, on ne sait pas qui, et on ne sait pas comment. Chaque personnage ressort profondément traumatisé du conflit, et il semble impossible d'affirmer lequel s'en sortira le mieux. La question est résolue par... une roulette russe.

En quelques mots, ce film est aussi traumatisant pour le spectateur que son sujet pour les protagonistes. Et Cimino procède comme Duby en fait, il parle du Vietnam sans vraiment le montrer. Et ce procédé, ajouté à l'angoisse de l'histoire en roulette russe, fait de The Deer Hunter le meilleur film sur le Vietnam, car il montre l'horreur de la guerre sans la montrer, et fait surtout ressentir au spectateur le traumatisme conséquent. Il est à ce titre meilleur que l'autre dinosaure vietnamien qu'est Apocalypse Now, dont la première partie fait de la guerre une spectacle de sons et lumières, tandis que la seconde, la plus intéressante et la plus géniale, n'a rien a voir avec la guerre, elle n'est que le reflet de la folie d'un homme, elle est trop romanesque, trop particulière et trop surréaliste pour avoir la portée sociale de l'oeuvre de Cimino.

Cimino livre davantage un drame social qu'un film de guerre, en mettant en scène un prolétariat américain patriote et naïf face au traumatisme d'une guerre sans limites. A la manière d'un Eisenstein pour l'URSS, c'est un hymne à la gloire d'une Amérique blessée, comme le montre l'épilogue, mais c'est aussi et surtout un chef d'oeuvre cinématographique dans le genre angoissant.

5 commentaires:

  1. Dis, pourquoi tu mets l'ange de l'histoire quand tu parles de l'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique? C'est pour dynamiter Duby?

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  2. D'une part parce que je trouvais que ça faisait un trait d'union sympa entre Duby et Benjamin. J'trouve pas que la théorie de Benjamin dynamite Duby, qui n'est pas particulièrement positiviste. Et puis le texte de Benjamin s'accorde assez bien avec ce que je pense du film, donc voilà, j'trouvais ça bien. Après, ça fait un an, donc le mécanisme qui m'a amené à ça est un peu rouillé...

    ( http://www.philolog.fr/lange-de-lhistoire-walter-benjamin/ pour comprendre un peu mieux)

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  3. En effet excellent film. Le procédé narratif bien que classique (avant, pendant, après) permet bien effectivement de faire ressortir les enjeux thématiques que tu évoques dans ton texte. Et tout à fait d'accord quand tu dis qu'on est plus dans le drame social que le dans le film de guerre. Après de la à dire que ce film est meilleure que Apocalypse Now je ne sais pas, je ne crois pas que ces deux films visent le même but.

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  4. Disons que je le préfère à Apocalypse Now. En effet, ils ne visent pas le même but, mais ayant le même thème, je voulais mettre en relief le fait que The Deer Hunter, sans parler du Vietnam, finit par en dire beaucoup plus sur le sujet qu'Apocalypse Now, qui se passe intégralement au Vietnam, mais qui se sert du conflit comme toile de fond pour une histoire bien différente.
    La deuxième partie d'Apocalypse Now n'a pas grand chose à voir avec le Vietnam mais n'en est pas moins excellente.

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  5. Bon après faudrait que je les re-visionne, cela fait plusieurs années que je n'ai vu ni l'un ni l'autre.

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