vendredi 13 mai 2011

You're a sick fuck, Fink

 Cet article a été rédigé en août 2010.

C'est marrant comme le hasard fait bien les choses parfois. Comme les choses s'éclairent les unes les autres de manière totalement inattendue, comme une extraordinaire coïncidence. Je viens d'en avoir un exemple en regardant Barton Fink, des Coen Bros.

Le cinéma des Coen est assez facile a schématiser depuis une quinzaine d'année. Il y a toujours une histoire dont la complexité touche à l'absurde, des personnages souvent ridicules voire stupides, ni bons ni mauvais, des anti-héros totaux. En bref, un tableau de la bêtise humaine et de l'absurdité de l'existence. Il est souvent assez vain de chercher à tirer un message clair de leurs films. C'est d'ailleurs ce qui rend assez ennuyeux l'exercice de la critique de leurs films. Dans une sorte de variation sur un thème, il construisent avec plus ou moins d'habileté des films portés par les situations, les personnages et les ambiances rendues par une caméra toujours impeccable. Qu'on ne se détrompe pas, j'adore leur filmographie, mais aujourd'hui je voudrais m'intéresser à un film qui bénéficie à mon sens d'un statut particulier, et qui est donc Barton Fink.

C'est pour moi un des films les plus intéressant et les plus profond qu'aient pu réaliser les frères. Là où dans leurs autres productions, certaines scènes et certaines répliques ne semblent avoir pour but que de contribuer à une ambiance d'ensemble, je pense par exemple à certains dialogues entre Carl et Gaear dans Fargo, ou entre The Dude et Walter dans The Big Lebowski, dans Barton Fink on ressent davantage qu'il y a quelque chose à comprendre dans tout cela. Parmi tous leurs films, c'est sans doute celui qui paraît le plus délivrer un message, ou du moins un vrai second niveau de lecture.

En résumé, Barton Fink raconte l'histoire d'un auteur new-yorkais à qui on a conseillé de tenter sa chance à Hollywood, et qui ne parvient pas à écrire un scénario de film de catch de série B. A première vue, rien de nouveau, l'angoisse de la page blanche, la dictature des productions hollywoodiennes et tout ça. Intéressant donc, mais pas suffisant. En effet, si on en reste là il y a de nombreuses scènes qui échappent à toute logique. Quel serait alors le rôle de l'écrivain très faulknerien Mayhew et sa secrétaire ? Comment expliquer une des dernières scènes où le sympathique voisin se révèle être un monstre sanguinaire, donnant à la fin du film un aspect carrément fantastique ?


Quand on se pose ces questions, on voit alors que les frères Coen distribuent de nombreux indices dans le film. Barton Fink se veut être l'écrivain du peuple, qui veut parler du peuple, pour le peuple. Il veut un théatre nouveau, celui des masses. En y regardant bien, il est loin d'être exempt de tout défaut. Quand il rencontre son voisin Charlie Meadows, après s'être plaint du bruit qu'il faisait, il s'extasie de rencontrer « a real man », quelqu'un du peuple. Et il lui explique toute sa théorie de manière un peu condescendante. Mais durant tout ce « dialogue », il n'a de cesse de couper son interlocuteur. Il préfère lui parler de ses idées préconçues sur le peuple que d'écouter les histoires d'un vrai prolétarien. Et ce processus se répète à chaque rencontre, Charlie développant une infection de l'oreille grandissante, et la chaleur montant de plus en plus, avec les moustiques.

C'est là que la vision d'un autre film m'a quelque peu éclairé. J'avais vu Shining de Kubrick la veille, et je me dois d'admettre qu'il y a de nombreux points communs entre les deux films. L'hôtel tout d'abord, qui enferme le personnage qui ne parvient pas à écrire. Le lieu hostile qui semble cacher un mal invisible. Puis quelques détails, comme le sang, et la photo sur le mur, qui semble intégrer Charlie à la malédiction de l'hôtel. C'est comme si c'était Charlie qui rendait l'hôtel hostile. Plusieurs scènes semblent montrer d'ailleurs que c'est de lui qu'émane la chaleur. De manière imagée, l'hôtel empêche Barton Fink d'écrire, mais au final tout se passe comme si c'était la présence de Charlie, l'homme du peuple, qui empêcherait l'auteur d'écrire son scénario sur le peuple. On remarque d'ailleurs qu'il ne parvient à écrire son scénario que lorsque Charlie est absent, et avec des cotons dans les oreilles, s'enfermant dans ses propres pensées et ses certitudes, bien loin du sujet sur lequel il prétend écrire.

Au final, le film semble vouloir dénoncer l'incommunicabilité entre les élites et le peuple. Entre ceux qui pensent connaître, mais qui n'écoutent pas, et ceux à qui on feint d'accorder de l'importance, mais qu'on méprise. De ce point de vue, le repas entre Barton Fink et W. P. Mayhew est très révélateur. Ce dernier s'en étant allé complètement saoul, sous les reproches de Fink, auquel la secrétaire de l'écrivain dit « Empathy requires understanding – What ? What don't I understand ? » Fink est totalement englué dans ses opinions, incapable de comprendre qui que ce soit. Et c'est cette incompréhension, ce refus inconscient de communiquer qui fait qu'il ne voit à aucun moment le monstre en Charlie. Et cette fausse compréhension du peuple, qui n'est qu'une vraie condescendance, fait monter la chaleur au sens propre, et la haine explose par les flammes dans le final.


Et cette lecture du film peut même aller encore plus loin si on prend en compte quelques détails supplémentaires. Nous sommes dans les années 40. Avant de tuer le policier, Charlie prononce cet mots énigmatiques: « Heil Hitler ». Il est donc très tentant de transposer tout ce problème dont j'ai parlé plus haut dans le cadre historique. Charlie serait comme l'Allemagne méprisée et que personne n'écoute, dans laquelle personne ne voit le nazisme qui germe, jusqu'au moment fatal. Barton Fink représenterait l'aveuglement des pays alliés avant la Seconde Guerre Mondiale. Mais c'est une interprétation dans laquelle je ne me risque pas, car l'onomastique des personnages pourrait rendre le tout bien nauséabond, Fink étant un nom juif et les policiers ayant des noms italiens et allemand. En bref, les Coen nous la font à la Rabelais dans Gargantua. Ils glissent suffisamment d'éléments pour que le lecteur puisse faire des rapprochements avec l'Histoire, tout en ayant l'air de dire qu'ils n'ont fait ce film qu'en « buvant et en mangeant », sans arrière-pensée. Pour ma part, je choisis d'y voir une ambiguité volontaire, sans superposer l'histoire complète dans la réalité.

Voilà pourquoi ce film est particulièrement intéressant dans la filmographie des Coen, car c'est le seul à délivrer un message dans une sorte de mise en abyme de leur travail, et depuis aucun de leurs films ne semble pouvoir être sujet à une thèse quelconque. C'est le point d'orgue de leur réflexion désabusée sur la vie et sur la société, et les films qui suivront seront bien moins réflexifs, et seront surtout de magnifiques tableaux. Ce n'est pas que les films des Coen n'ont plus de fond, mais c'est surtout qu'ils semblent tous découler de la réflexion présente dans celui-ci. Mais les Coen semblent y revenir, leur dernier film A Serious Man étant pour moi comme une synthèse entre le cinéma qu'ils pratiquent depuis Fargo et des films plus intelligents, avec un réel message, comme Barton Fink.

Pour finir enfin, j'ai vu Eraserhead de Lynch après ce film, et qui m'a donné un nouvel axe de lecture, que je ne développerais pas, car cela reste mineur, même s'il n'y a pas que la coiffure en commun. Mais encore une fois, le hasard fait bien les choses, et on se surprend à faire des relations intéressantes entre des choses qui ne paraissent pas reliées au premier abord.

1 commentaire:

  1. C'est marrant, je viens juste de jouer dans une adaptation pour le théâtre de "Barton Fink". Voilà, c'est dit, merci pour ton analyse forcément intéressante du film.

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