lundi 6 juin 2011

Arctic Monkeys - Suck It and See

Il y a des évènements inévitables que l'on voudrait retarder le plus possible. Le mauvais album d'un groupe que l'on adore, c'est presque inévitable, mais en tant que fan, on est souvent aveuglé et cela reste sans suite. En revanche, le moment où un groupe cesse d'apparaitre à vos yeux sous la même lumière qu'à ses débuts, voilà quelque chose qu'on est en droit de ne pas craindre. Pour autant, on aurait tort de baisser la garde car c'est à ce moment là que la déception est la plus fracassante. Je me souviens très bien du moment où j'ai découvert les Arctic Monkeys. C'était fin 2005, à l'époque où « I Bet You Look Good on the Dancefloor » faisait un carton en Angleterre, et peinait à traverser la Manche. J'avais 15 ans et j'écoutais à ce moment là Europe 2, qui diffusait dans une émission en fin de soirée toutes les nouveautés étrangères qui n'étaient pas parvenues aux oreilles des radios françaises. Et la chanson des Monkeys revenait régulièrement, et à chaque fois je me disait « Putain, c'est bien ça ! ». J'ai un peu raté leurs grands débuts, et j'ai rattrapé mon retard avec l'excellent Favourite Worst Nightmare. Et le groupe de Sheffield s'est peu à peu imposé comme une valeur sûre, un groupe sur qui compter, qui ne s'éteindrait pas aussi facilement que tous ses congénères. Lors de la sortie d'Humbug, je n'ai pas craint le faux-pas, et c'est avec une admiration mêlée de fierté que j'ai clamé à qui voulait l'entendre que les Arctic Monkeys avaient du talent, et qu'on ne cesserait d'en avoir la preuve.

Pour ce quatrième album, j'ai arboré une confiance à toute épreuve, c'est devenu une habitude. J'ai parié sur ce groupe voilà 6 ans, et on aurait une fois de plus la preuve que j'avais misé sur le bon cheval. Sauf que voilà, Suck It and See est mauvais. Pas mauvais dans le genre « baisse de régime », ou même « coup d'arrêt ». Non, mauvais comme un brutal retour en arrière, dans des profondeurs que le groupe n'avait jamais sondé, et c'est d'ailleurs pour ça que je les appréciais. Alors, avant d'essayer de comprendre pourquoi cet album est si indigent, quand bien même ça ne demande pas énormément d'efforts, la question est de savoir si l'on pouvait prévoir une telle déroute.

Eh bien oui, on pouvait prévoir cela. Premier indice en début d'année dernière, quand leur concert nous a montré des rock stars fatiguées, qui assurent le show comme des professionnels, mais qui sont bien loin du groupe de jeunes premiers qui venaient déguisés en clown sur un plateau télé. Mais avant tout, c'est dans le single « Brick by Brick » que se trouvent tous les signes avant-coureurs. On l'a dit et redit, ce single est mauvais, cliché et décousu, avec ce break qui nous refait le coup de « Potion Approaching » en moins bon. Mais, ayant entendu que ce n'était qu'un teaser, j'ai -un peu facilement sans doute- passé l'éponge sur cette erreur désolante. Pourtant, on aurait déjà pu prédire que Suck It and See serait au moins décevant. Car les Arctic Monkeys ne font pas de mauvais premier singles. Pas de faux départ, de « nan c'est juste un teaser ». Il tapent très fort d'emblée, et ni « Brianstorm », ni « Crying Lightning » n'ont pu être considérées comme des chansons mal finies. Qu'elles aient divisé les fans sur le nouveau son qu'elles amenaient, c'est un autre problème. Mais là, entre un teaser qui se retrouve sur l'album et une chanson récupérée de l'EP d'Alex Turner, il y avait de quoi être circonspect quand aux efforts fournis sur cet album.

C'est donc « Don't Sit Down 'cause I've Moved Your Chair » qui a fait office de premier single. Déjà bien plus efficace, le bonheur de constater une amélioration a occulté la réalité: une fois de plus nous étions face à une chanson convenue, qui ressemblait à une brutale incursion de Josh Homme aux manettes du groupe. Cela est d'autant plus frappant quand on écoute l'album dans son intégralité, et en fait « Don't Sit Down... » a tout du single « cheval de Troie ». Car ceux qui comme moi espéraient que les Arctic Monkeys poursuivent leur chemin en quête d'un son plus lourd et d'ambiances plus sombres en seront pour leurs frais: Suck It and See est « plus lumineux », ou « plus pop » selon les membres du groupe eux-mêmes.  Bien entendu, un retour à l'énergie juvénile de Whatever People Say... est inenvisageable, mais le groupe a montré suffisamment de talent dans ce domaine au cours des dernières années pour que l'on ait pas à se scandaliser de cette décision. Oui mais voilà, non seulement  Suck It and See n'est pas comme un « Pretty Visitors »(1) étalé sur un album, mais il ressemble davantage à une succession de sous-« Cornerstone »(2), qui était déjà le maillon faible d'Humbug


On savait que l'ambiance californienne allait influer sur le son du groupe. Déjà sur Humbug, Alex Turner et sa bande semblaient s'être laissés bercer par le son des Doors ou du stoner rock de Josh Homme. L'effet est radicalement différent ici, car à l'exception notable des singles pré-cités, les Arctic Monkeys ont tiré d'autres choses de l'air californien. Là où les précédents albums montraient un groupe qui avait de la personnalité, et dont chaque chanson était facilement reconnaissable, autant par le chant d'Alex Turner que par les arrangements, Suck It and See montre au contraire un lissage général de la musique du groupe. Les guitares sont molles, et Alex Turner n'est pas très convaincant quand il chante. Parfois on jurerait presque que la Californie l'a amené à singer Billie Joe Armstrong. Seul le combo rythmique surnage, en ayant tout de même perdu beaucoup de son mordant. Mais ce n'est pas tellement le son qui est décevant. On n'est pas ici dans le cas d'école du groupe qui divise en changeant radicalement son identité sonore. Il y a finalement bien moins d'écarts entre les deux derniers albums qu'entre les deux premiers.

Non, si Suck It and See est un mauvais album, c'est avant tout parce qu'il est constitué de mauvaises chansons. Les Arctic Monkeys sonnent comme des ersatz d'eux-même. Comme un groupe où les guitaristes sont incapables de sortir le moindre riff accrocheur, où le compositeur ne parvient pas à faire décoller ses chansons, ni au refrain ni ailleurs. Quand j'écoute « Love Is a Laserquest », je n'entends rien qui me fasse de l'effet. Et je pourrais dire la même chose au sujet de chaque chanson de l'album. A l'image de sa pochette, l'album est une coquille vide, ça ressemble à du Arctic Monkeys mais ça n'en a pas le goût. Ça nous promet beaucoup mais ça ne donne rien. On se demande comment le groupe a pu en arriver à pondre des chansons aussi fades que « Black Treacle » ou « She's Thunderstorms ». Il n'y a aucune chanson sur Suck It and See qui pourrait mériter de figurer sur les albums précédents, car elle ferait immédiatement bien plus tâche que lorsqu'elle est noyée avec ses compagnons de médiocrité.

Et quand par hasard on a l'impression de reconnaître les Monkeys qu'on aime, comme sur « Library Pictures », c'est pour avoir une fois de plus la preuve que le groupe n'est plus que l'ombre de lui-même. Donnant dans le bourrinage facile et inutile, les Arctic Monkeys semblent avoir oublié comment être à la fois punchy et original, ce qui était auparavant leur marque de fabrique. En fait, les rares chansons qui ne sont pas indignes, comme « All My Own Stunts » ne font que rappeler à quel point le songwriting du groupe a perdu de sa classe et de son élégance, et cela vaut vaut également pour les paroles(3). Et pour ne rien arranger, comme si le producteur avait cherché à se tirer une balle dans le pied, la construction de l'album est loin de le mettre en valeur. C'est quoi l'idée ? Face A on s'ennuie, Face B on s'endort ? Le groupe a tiré à tort et travers dans la première moitié de l'album, et par la suite il manque de cartouches et s'enfonce dans une succession de ballades mid-tempos redondantes et sans saveur, versant parfois allègrement dans le mauvais goût comme « Piledriver Waltz »(4).

Si je n'ai pas cru à une telle imposture, c'est sans doute parce qu'il semblait improbable qu'un groupe ayant aligné trois albums sans fautes de goût soit aujourd'hui incapable de sortir une seule chanson qui tienne la route du début à la fin. Et j'ai beaucoup de mal à concevoir que quiconque étant tombé sous le charme des jeunes de Sheffield auparavant puisse écouter cet album avec un plaisir total. Pour ma part, j'espère l'oublier au plus vite. Pas qu'il soit le plus mauvais album que j'ai entendu, loin de là, mais je ne supporte pas d'entendre quelque chose qui sonne creux et mal fini de leur part. Suck It and See sera l'album où j'ai arrêté de supporter les Arctic Monkeys, non pas par choix, mais par dégout.




A lire -et écouter- également sur Playlist Society, et sur Le Golb.




(1): Comprendre morceaux black-sabbathiens en diable, avec un Alex Turner en grande forme.
(2): Comprendre ballade un peu mièvre destinée à faire se balancer les iPhones des midinettes.
(3): Le moment où jamais de rappeler que c'est précisément ce qui les plaçait au dessus du lot à leur début.
(4): Qui mériterait d'être épurée d'ailleurs, ce qu'aurait pu faire Alex Turner sur son EP solo. Tant pis.

3 commentaires:

  1. Peut-être qu'il supportera bien les écoutes répétées :-) et que comme tout grand cru; le passage du temps révélera alors toutes les subtilités.

    En effet; étant également fan des Monkeys; ma première écoute n'a pas été la même que pour les autres albums, mais je dois dire que je commence à l'aimé de plus en plus au fil des écoutes.
    Damien
    PS: sinon content d'avoir découvert ton blog!

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  2. A vrai dire tout ce que les écoutes répétées parviennent à faire, c'est à rendre certaines chansons moins désagréables. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour que je le trouve bon dans son intégralité.
    Et je crois pas qu'il ait beaucoup de subtilités à révéler, les Arctic Monkeys c'est pas non plus Radiohead, leur songwriting est fait pour être accrocheur ou au moins agréable dès la première écoute.
    Bref, même s'il se trouve que j'ai eu tort, il n'en reste pas moins que cet album n'aura jamais la même place que les autres pour moi.

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  3. Excellente chronique pour un album médiocre, une grosse déception.

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