lundi 10 octobre 2011

Le mec le plus cool du monde




Vient de Normandie. On le voit partout à la télé depuis 2 semaines, c'est évidemment Orelsan. Pour ceux qui ne connaissent pas, Orelsan c'est le mec qui a donné un bon coup pied au rap français à la fin de la décennie précédente. C'est aussi un mec qui fait passer TTC pour des minables avec « St Valentin » et son pote Gringe, et puis pour clore le tout, on en a parlé dans les plus hautes sphères de notre pays (Ségolène Royal entres autres, même si sa carrière politique vient de s'écraser, ça compte, et puis à l'Assemblée Nationale.) (Sérieusement, t'imagines, tu balances un morceau, et on en parle à l'Assemblée Nationale ? La classe quand même. Bref.)

Rien qu'avec ce petit topo, je suis persuadé que le gars vous est déjà très sympathique. Mais ne nous laissons pas avoir par les courants de surface. Si j'ai l'honneur aujourd'hui de décerner le titre de « Mec le plus cool du monde © » à Orelsan, ce n'est pas seulement parce qu'il a énervé cette chère Ségolène. Ecouter un album d'Orelsan, c'est un peu comme faire une grosse soirée entre potes. Genre pizza/bière sur canapé, avec Caen-Sochaux en bruit de fond. On parle de sa petite vie, les discussions tournent rapidement à un concours de qui à la plus grosse mais on s'aime bien quand même. Et Orelsan ce serait ton pote qui a toujours le bon mot, une excellente répartie et beaucoup d'autodérision. Comme un Chandler Bing décomplexé. Quand il te parle, tu te sens proche de lui. Parce qu'il cherche jamais à t'enfler. Même quand il fait le mec sûr de lui, t'as pas envie de lui foutre des baffes pour le faire redescendre, t'as envie qu'il continue.

Beaucoup de mecs ont prétendu donner au rap ses lettres de noblesse en usant de références  plus pointues que la moyenne, ou en se prenant pour Gainsbourg. Mais ce n'est pas faire honneur au genre que de chercher à le faire ressembler à ce qu'il n'est pas. On lui parle d'une référence à Homère dans un de ses textes, comme s'il fallait ça pour lui donner du crédit. La « sous-culture » on te dit ! Pour une référence à Homère il y a une bonne vingtaine de références à tout plein de trucs pas très recommandables et pas très intellectuels. Parce que le rap c'est pas de la poésie, l'inspiration vient pas en lisant Rimbaud mais en regardant One Piece.

Orelsan aime le rap et ça se sent. Il aime les instrus qui déboitent même si son truc à lui c'est d'écrire: « J'fais ça pour le plaisir parce que j'trouve que j'déchire ». Le dyptique « 1990 / 2010 » en est la preuve éclatante, faisant le grand écart entre deux époques, sans tomber dans la nostalgie. En quelques punchlines bien senties, Orelsan rappelle à tout le monde que le rap n'est pas forcément contestataire, et qu'il n'a pas besoin de s'attaquer à quelqu'un pour garder toute sa force. Pas obligé de se faire passer pour ce qu'on est pas non plus, de se donner un genre, d'être un banlieusard et d'avoir grandi dans la rue. Le premier album Perdu d'avance se rapprochait d'avantage des lyrics d'un Mike Skinner, récit mordant d'une vie souvent pathétique. 




Pourtant on aurait tort de trop le rapprocher du rappeur anglais. Orelsan est bien plus classique dans sa méthode et bien moins sérieux. On a beau chercher à le rendre sérieux, on se plante. Les gens s'en donnent à coeur joie sur « Suicide Social » en y trouvant plein de critiques du « système ». Alors qu'au contraire à force de taper sur tout le monde la chanson démonte tous les principes du rap conscient, et le meilleur passage est sans doute le moins défendable: « C'est la loi du marché mon pote, t'es bon qu'à te faire virer / Ca t'empêchera t'engraisser ta gamine affreuse / Qui s'fera sauter par un pompier, qui va finir coiffeuse ». L'art du décalage toujours, en se faisant passer pour un super-hero torturé alors que n'importe qui vous dirait qu'on ne trouve personne de plus charmant, avec son accent bas-normand.

Le chant des sirènes est sans doute pas le meilleur album rap de l'année, mais c'est mon préféré, de la même façon que j'préfère boire et dire n'importe quoi avec de vieux amis que de participer à une conférence sur la notion de modernité. Alors oui, quand il part en freestyle, t'as pas envie de l'arrêter. T'as envie d'être à côté de lui en balançant les bras en l'air. T'y crois à fond quand il balance des « Mais bordel j'ai fait l'plus dur / Autant tenter un salto avant d'échouer au pied du mur / […] J'vais r'tourner l'opinel entre les points de suture » Chaque pique, chaque ligne d'ego-trip rend le personnage plus attachant, et son retour plus fracassant. Irrévérencieux et insolent, tu te sens comme face à un pote qui fait son one-man-show après avoir un peu trop bu. T'écarquilles les yeux devant son audace, t'assumes pas trop d'aimer ses vannes bordeline « J'aime voir l'amour dans les yeux d'une filles / Avant que mes spermatozoïdes cherchent à féconder sa pupille », t'as envie d'éclater de rire et en même temps t'es complètement ivre de fierté. « Putain je t'aime mec ! », le genre de choses qui finissent par se passer en fin de soirée.

Même s'il a changé, même s'il a plus la même vie, ça reste ton pote, et t'adores toujours autant l'écouter. Il te raconte sa vie de star de la même façon qu'il racontait ses cuites en Normandie. Et même dans la discussion part dans le social, il garde toujours la même verve, sans faux-semblant: « Qu'est ce qu'il pouvait faire d'un déchet humain ? Lui éclater le crâne entre pierres, l'enterrer à côté du chien ». Il te raconte ses problèmes de meuf avec une sincérité désarmante, « Mais j'savais qu'j'allais perdre ce jeu comme si j'en avais marre d'être heureux », et se confie sans en faire trop, sincére mais sans faire déprimer l'assemblée: « Des fois je me sens vraiment bien, des fois c'est du bluff / Des fois je fais des blocages, j'parle pas de faire du smurf ».

Et puis toutes ces petites maladresses, tous ces refrains mal assurés, tous ces petits détails qui donnent l'impression que le gars est vraiment en train d'improviser comme ça, en live. Il vient de « ramener la concurrence à l'age de pierre », et casse le truc d'un coup en « remerciant ceux qui l'ont soutenu ». Ces coups de téléphone plus vrais que nature, cette irruption de Gringe sur un freestyle démentiel... Pas de faux semblants chez Orelsan, mais une vraie démarche artistique*. Ce qui fait qu'au bout du compte on accepte tout venant de lui, on reste toujours de son côté. Même quand il nous dit « J'suis pas là pour me faire des amis / J'préfère extorquer des gamines suicidaires featuring Jena Lee » Le chant des sirènes c'est la meilleure soirée de l'année, celle qui te laissera des trous dans la tête, et dont tu reparleras à tout le monde. Avec des potes comme Gringe et Skread ça peut être que du très lourd.  D'aucuns ont été surpris de la réactivité de ses fans. Evidemment, tu t'attaques à leur pote. Tu t'attaques à mon pote d'ailleurs, Orelsan c'est le mec le plus cool du monde, « Pauvre conne, lèche moi les noix ! ».



Ah et on en parle ailleurs, sur SWOMMB et Esprits Critiques.





*: Peut-être pour ça que ceux qui l'ont défendu lors de l'affaire "Sale Pute" n'ont pas défendu les immondices de Morsay, au grand dame de certains médias qui ont bien retourné leur veste depuis.

2 commentaires:

  1. J'ai genre pas écouté de rap depuis 10 ans.
    J'ai suivi de loin l'affaire "Sale pute", et comme beaucoup, j'étais en mode "liberté artistique", mais si tu veux c'était plus théorique qu'autre chose vu que j'ai même pas écouté le morceau à l'époque.

    Et puis limite par hasard je suis tombé sur le clip de "suicide social" y a 15 jours, un truc comme ça... Putain, la violence, la haine, le mépris, mais vraiment une sorte de noirceur et un truc à double tranchant: c'est ultra "ado", en ce sens que des fois c'est super maladroit, tu sens le mec qui veut dénoncer un truc, et c'est juste de le dénoncer, mais c'est fait avec si peu de recul que ça marche pas... N’empêche que ça passe.
    Ca m'a fait marrer, parce que dans une critique de ce morceau, j'avais lu "on vous met au défi de pas vous sentir visé"... Moi je pense que celui qui écoute le morceau sans jamais se dire à un moment "tiens, c'est pas faux ça", est un saint (j'en suis pas un.)


    Enfin bref. Je sais pas, cet album je l'écoute beaucoup (trop), surprenant, surtout venant de moi, le mec qui écoute jamais de rap - a fortiori français, et de l'an 2000 ("1990", fou rire d'ailleurs - tellement vrai)

    Bon, après le problème, c'est les couplets très bons entrecoupés de sessions autotune difficiles. Mais bon.

    (Bon, j'ai écouté le premier aussi... pas mauvais non plus, par moments...)



    Mis à part ça, d'accord avec le sentiment exprimé dans ta critique, dont je salue l'écriture... Super rythmée, on sent l'influence de l'écoute de l'album jusque dans ton texte^^.

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  2. Complètement d'accord avec toi sur "Suicide social". En fait au début on trouve ça maladroit, mais comme tu dis, on se dit en rigolant que c'est pas faux. Mais il va tellement loin que ça annule l'effet "dénonciation" pour garder que le côté haineux. Et d'ailleurs on sent qu'il a fait plusieurs prises pour avoir le ton juste en le rappant.

    Sinon je suis comme toi, pas très rap français actuel, mais là je ressens une vraie sympathie pour l'album et pour le mec, parce que même si foncièrement il n'invente rien, il fait son truc avec un style qui me plait.

    Pour les refrains, à part "La terre est ronde" ça passe plutôt bien. Dans le premier y'avait pire. Mais y'avait aussi "50 pourcent" qui est un de ses meilleures chansons.

    Sinon oui, je me suis surpris aussi à sortir des phrases dont le rythme et la sonorité sont largement influencés par l'écoute non-stop de l'album. Ca le fait moins pour les disques de rock évidemment, mais c'est amusant de constater que notre langage s'adapte parfois inconsciemment à ce qu'on écrit.

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