mardi 24 avril 2012

Viol - Hooligans Wake


Il m'est passé pas mal de choses par la tête la première fois que j'ai écouté ce nouvel album d'Ernesto Violin. Le pitch annonçait l'apocalypse sur un air de calypso, ce qui m'avait laissé dubitatif, malgré un titre aussi brillant qu'évocateur. « En fait c'est le calypso qui sonne l'apocalypse pour Ernesto », « Effets cheap, songwriting boursouflé, choix déroutants, ça y est Ernesto vient de nous faire son The Age of Adz. » L'effet de surprise est pourtant une des choses qui font le charme de chaque nouveau Viol, et le grand amateur que je suis le sait bien. Mais voyez-vous, on a tous un seuil de tolérance pour la surprise. En dessous, on ouvre la bouche pour faire un « Ah? » léger et inoffensif, au dessus, c'est plutôt un «Euh ?» sceptique qui se forme sur nos lèvres. 


Il faut dire que j'ai eu la bêtise de croire que, comme tout artiste de renom qui se respecte, Ernesto fonctionnait par cycles. Gun Street ayant largement dépoussiéré tous les tics d'écriture qui commençaient à ressortir dans Welfare Heart et Olympus in Reverse, j'étais loin de m'attendre dès maintenant à un changement si brutal. Car oui, le changement est brutal. Surtout que le petit malin nous induit en erreur avec une introduction dans le plus pur style Viol, avant de nous balancer le morceau le plus déroutant de tout l'album. Ah ça, si tu voulais me surprendre c'est réussi ! Remarque ça faisait longtemps que je n'avais pas été aussi décontenancé en écoutant l'album d'un musicien que je connais bien, et c'est le genre de petite baffe bien sentie qui fait du bien par les temps qui courent.

Si j'étais journaliste chez -placez ici le magazine musical que vous aimez le moins, disons au pif Les Inrocks- j'arrêterais mon article ici, après avoir évacué l'essentiel de ma critique avec un exposé linéaire superficiel et lapidaire. Dieu merci je n'ai pas d'argent à gratter dans cette affaire, et j'ai donc fait l'effort d'écouter cet OMNI plus d'une fois et demie. Et c'est à la pause entre le deuxième et le troisième tiers de la quatrième écoute, entre cinq et six heures de l'après-midi environ, alors que je me préoccupais de mon avenir, c'est donc à ce moment là que je me suis rendu compte que les chansons de Hooligans Wake me trottaient dans la tête depuis un bon moment. La chose n'a rien de surprenant dans l'absolu, après tout Gun Street m'a hanté pendant la moitié de l'année dernière, mais mon scepticisme initial ne m'avait pas du tout préparé à un tel retournement de situation. Et si en fait cet album était aussi bon que les précédents ?

C'est avec ce regard nouveau que je posai une oreille attentive sur le dernier tiers de l'album. Bon sang mais oui ! Ces chansons ont beau ne contenir qu'une infime partie de ce qui me plait tant chez Viol, elles semblent structurellement animées par la même force, la même envie, le même esprit. Évidemment me direz-vous, c'est la même personne qui les a écrites. Certes mon brave, certes, mais je vous prie de croire que c'était loin d'être une évidence et que j'avais fini par l'oublier. Me rendant soudain compte que ces dernières chansons se trouvaient justement être les plus proches de ce que je connaissais, j'ai craint un instant que cette épiphanie n'était due qu'à la familiarité. La réécoute de « Death of the European Dream », m'a fait tanguer un petit moment. Cette chanson ne restera dans ma mémoire que comme celle qui portait les graines du fruit du péché, telles de nombreuses autres avant elle, et finalement ce ne sont pas les meilleures.



Mais par la suite, on discerne des qualités insoupçonnées dans chacune des nouvelles chansons, que l'inconfort provoqué par cette ambiance nouvelle avait totalement occulté – ainsi que, ne nous le cachons pas, le manque de moyens attachés à l'enregistrement qui ressort davantage avec ces tentatives sonores. Les Antilles ont inspiré à Ernesto une autre manière d'écrire, pas bien originale mais plutôt rafraîchissante. Un riff laconique et entêtant pour toute base de chanson, et tout le reste qui tourne autour. On l'a senti dès le début mais c'est maintenant limpide, Hooligans Wake est sans doute l'album où Ernesto Violin a le plus laissé libre cours à ses envies. Il suffit d'entendre le brusque changement de rythme, de ton et d'ambiance à la fin de la chanson éponyme, où l'on passe d'un folk tendu à un riff black keysien mélancolique, pratique très inhabituelle au rendement incertain, qui finit pourtant par retomber sur ses pieds.

Volontairement ou non, on a le sentiment qu'Ernesto nous ménage à sa manière en plaçant « Kill the Fucking Pigs » après « Mexican Headache » et « GOP ». Ces deux dernières, sans être extraordinaires, nous séduisent progressivement par un chant familier ou une mélodie bien trouvée, pour nous placer dans les meilleures conditions possibles lors du morceau de bravoure sus-cité. C'est comme si tout ce qui avait précédé n'était qu'un ensemble de tentatives aboutissant à la bonne formule, celle qui sonne juste du début à la fin. Avec son chant à moitié scandé et ses percussions qui provoquent l'effet « Sympathy for the Devil » toujours bienvenu, « Kill the Fucking Pigs » est le plus bel étendard du Viol nouveau, celui qui a traversé l'Atlantique. Et une fois conquis, le reste semble couler de source, comme emporté par l'inertie du mouvement lentement initié jusque là. Même ce « Nuclear Beach Army » qui sent un peu trop la mer et les palmiers passe sans faire grincer de dents.

Emporté par sa propre audace, Ernesto tente le bluff et nous met au tapis avec une paire de deux. « World War III » a tout d'un essai raté au début, mais quand arrive sa guitare style « face B des Arctic Monkeys » - c'est un compliment – on adhère complètement. Ernesto Violin n'est plus l'intouchable de Gun Street, l'intemporel de Love Boat, c'est un homme qui doute, qui cherche, qui tente quitte à se tromper, un homme dont la vie influe sur ses inspirations, et ça nous le rend encore plus attachant. L'entendre rire en chantant a tout du clin d'oeil amical et défiant de la part de l'artiste qui s'amuse sans vraiment se soucier des retombées – ce serait le comble quand on n'est pas signé. Avec tout le capital sympathie accumulé depuis ses débuts, on a tendance à ne plus juger Ernesto comme un artiste lambda mais comme un ami, pour le meilleur et pour le pire.

J'ai cependant confiance dans mon objectivité quand je vois à quel point il a conservé un talent certain pour écrire des paroles brillantes et décalées, pour nous broyer le cœur en quelques couplets lancinants (« Loneliness is Worse than Death ») ou pour terminer son album de la plus belle des manières, simplement, élégamment, idéalement. « Shakespeare Grave », son introduction minimaliste (presque au sens allemand du terme), sa petite rupture ternaire pour lancer un moment de grâce qu'on ne trouve que chez Viol, son atmosphère paradoxalement paisible et saisissante, voilà une chanson avec laquelle Ernesto justifie avec force le moindre de ses choix, si cela était encore nécessaire à ce stade. C'est l'amour de la belle chanson qui a guidé ses choix, et son ouverture musicale ne pouvait qu'avoir été choisie avec la certitude qu'elle serait fructueuse. Jamais là où on l'attend et pourtant toujours convaincant au bout du compte, on commence sérieusement à croire que la discographie d'Ernesto Violin a tout de celle d'un grand.

En écoute sur son bandcamp, puisqu'il y a des choses qui ne changent pas. 

3 commentaires:

  1. "L'effet de surprise est pourtant une des choses qui font le charme de chaque nouveau Viol"

    Tu pourrais faire gaffe à ce que tu écris, quand même :D

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  2. Et un grand bravo à Thomas qui a trouvé le jeu de mots pourri de cette chronique sur Viol! J'en suis assez fier, je suis content que tu l'aies remarqué :D

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  3. Non non, c'est moi qui te remercie, je me retiens depuis des années d'écrire des phrases comme ça quand je chronique les albums de VIOL, je suis bien content que quelqu'un se lâche pour moi ^^

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