Viol - Hooligans Wake
Il m'est passé
pas mal de choses
par la tête la
première fois que
j'ai écouté ce nouvel
album d'Ernesto Violin. Le
pitch annonçait l'apocalypse
sur un air de
calypso, ce qui
m'avait laissé dubitatif,
malgré un titre aussi
brillant qu'évocateur.
« En fait c'est
le calypso qui sonne
l'apocalypse pour Ernesto »,
« Effets cheap, songwriting
boursouflé, choix déroutants,
ça y est Ernesto
vient de nous faire
son The Age
of Adz. »
L'effet de surprise
est pourtant une des
choses qui font le
charme de chaque nouveau
Viol, et le grand
amateur que je
suis le sait bien.
Mais voyez-vous, on
a tous un seuil
de tolérance pour la
surprise. En dessous,
on ouvre la bouche
pour faire un « Ah? »
léger et inoffensif,
au dessus, c'est plutôt
un «Euh ?» sceptique
qui se forme sur
nos lèvres.
Il faut dire
que j'ai eu la
bêtise de croire que,
comme tout artiste de
renom qui se respecte,
Ernesto fonctionnait
par cycles. Gun
Street ayant
largement dépoussiéré
tous les tics d'écriture
qui commençaient à
ressortir dans Welfare
Heart et Olympus
in Reverse,
j'étais loin de
m'attendre dès maintenant
à un changement
si brutal. Car oui,
le changement est brutal.
Surtout que le
petit malin nous induit
en erreur avec une
introduction dans le
plus pur style Viol,
avant de nous balancer
le morceau le plus
déroutant de tout
l'album. Ah ça,
si tu voulais me
surprendre c'est réussi !
Remarque ça faisait
longtemps que je
n'avais pas été
aussi décontenancé en
écoutant l'album d'un
musicien que je
connais bien, et
c'est le genre de
petite baffe bien sentie
qui fait du bien
par les temps qui
courent.
Si j'étais journaliste
chez -placez ici le
magazine musical que
vous aimez le moins,
disons au pif Les
Inrocks- j'arrêterais
mon article ici, après
avoir évacué l'essentiel
de ma critique avec
un exposé linéaire superficiel
et lapidaire. Dieu merci
je n'ai pas d'argent
à gratter dans cette
affaire, et j'ai
donc fait l'effort d'écouter
cet OMNI plus d'une
fois et demie. Et
c'est à la pause
entre le deuxième et
le troisième tiers de
la quatrième écoute, entre
cinq et six heures
de l'après-midi environ, alors que je me préoccupais de mon avenir, c'est
donc à ce moment
là que je me
suis rendu compte que
les chansons de Hooligans
Wake me trottaient
dans la tête depuis
un bon moment. La
chose n'a rien de
surprenant dans l'absolu,
après tout Gun
Street m'a hanté
pendant la moitié
de l'année dernière,
mais mon scepticisme
initial ne m'avait
pas du tout préparé
à un tel retournement
de situation. Et si
en fait cet album
était aussi bon que
les précédents ?
C'est avec ce
regard nouveau que je
posai une oreille attentive
sur le dernier tiers
de l'album. Bon sang
mais oui ! Ces chansons
ont beau ne contenir
qu'une infime partie de
ce qui me plait
tant chez Viol, elles
semblent structurellement
animées par la
même force, la même
envie, le même esprit.
Évidemment me direz-vous,
c'est la même personne
qui les a écrites.
Certes mon brave, certes,
mais je vous prie
de croire que c'était
loin d'être une évidence
et que j'avais fini
par l'oublier. Me rendant
soudain compte que
ces dernières chansons se
trouvaient justement
être les plus proches
de ce que je
connaissais, j'ai craint
un instant que cette
épiphanie n'était due qu'à
la familiarité. La
réécoute de « Death
of the European Dream »,
m'a fait tanguer un
petit moment. Cette chanson
ne restera dans ma
mémoire que comme
celle qui portait les
graines du fruit
du péché, telles de
nombreuses autres avant
elle, et finalement
ce ne sont pas
les meilleures.
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Mais par la
suite, on discerne des
qualités insoupçonnées
dans chacune des nouvelles
chansons, que l'inconfort
provoqué par cette
ambiance nouvelle avait
totalement occulté – ainsi
que, ne nous le
cachons pas, le
manque de moyens attachés
à l'enregistrement qui
ressort davantage
avec ces tentatives
sonores. Les Antilles
ont inspiré à Ernesto
une autre manière d'écrire,
pas bien originale
mais plutôt rafraîchissante.
Un riff laconique
et entêtant pour toute
base de chanson, et
tout le reste qui
tourne autour. On l'a
senti dès le début
mais c'est maintenant
limpide, Hooligans
Wake est sans
doute l'album où Ernesto
Violin a le plus
laissé libre cours à
ses envies. Il suffit
d'entendre le brusque
changement de rythme,
de ton et d'ambiance
à la fin de
la chanson éponyme, où
l'on passe d'un folk
tendu à un riff
black keysien mélancolique,
pratique très inhabituelle
au rendement incertain,
qui finit pourtant par
retomber sur ses
pieds.
Volontairement ou non,
on a le sentiment
qu'Ernesto nous ménage
à sa manière en
plaçant « Kill
the Fucking Pigs »
après « Mexican Headache »
et « GOP ». Ces
deux dernières, sans être
extraordinaires, nous séduisent
progressivement par un
chant familier ou une
mélodie bien trouvée, pour
nous placer dans les
meilleures conditions
possibles lors du
morceau de bravoure
sus-cité. C'est comme
si tout ce qui
avait précédé n'était qu'un
ensemble de tentatives
aboutissant à la
bonne formule, celle qui
sonne juste du début
à la fin. Avec
son chant à moitié
scandé et ses percussions
qui provoquent l'effet « Sympathy
for the Devil »
toujours bienvenu,
« Kill the Fucking
Pigs » est le
plus bel étendard du
Viol nouveau, celui qui
a traversé l'Atlantique.
Et une fois conquis,
le reste semble couler
de source, comme emporté
par l'inertie du mouvement
lentement initié jusque
là. Même ce « Nuclear
Beach Army » qui
sent un peu trop
la mer et les
palmiers passe sans
faire grincer de dents.
Emporté par sa
propre audace, Ernesto tente
le bluff et nous
met au tapis avec
une paire de deux.
« World War III »
a tout d'un essai
raté au début, mais
quand arrive sa guitare
style « face B
des Arctic Monkeys »
- c'est un compliment
– on adhère complètement.
Ernesto Violin n'est
plus l'intouchable de
Gun Street,
l'intemporel de Love
Boat, c'est un
homme qui doute, qui
cherche, qui tente
quitte à se tromper,
un homme dont la
vie influe sur ses
inspirations, et ça
nous le rend encore
plus attachant. L'entendre
rire en chantant a
tout du clin d'oeil
amical et défiant de
la part de l'artiste
qui s'amuse sans vraiment
se soucier des retombées
– ce serait le comble
quand on n'est pas
signé. Avec tout le
capital sympathie
accumulé depuis ses
débuts, on a
tendance à ne
plus juger Ernesto comme
un artiste lambda mais
comme un ami, pour
le meilleur et pour
le pire.
J'ai cependant
confiance dans mon
objectivité quand je
vois à quel point
il a conservé un
talent certain pour écrire
des paroles brillantes
et décalées, pour nous
broyer le cœur en
quelques couplets lancinants
(« Loneliness is Worse
than Death ») ou
pour terminer son album
de la plus belle
des manières, simplement,
élégamment, idéalement.
« Shakespeare Grave », son introduction minimaliste (presque au sens
allemand du terme), sa petite rupture ternaire pour lancer un moment de grâce
qu'on ne trouve que chez Viol, son atmosphère paradoxalement paisible et
saisissante, voilà une chanson avec laquelle Ernesto justifie avec force le
moindre de ses choix, si cela était encore nécessaire à ce stade. C'est l'amour
de la belle chanson qui a guidé ses choix, et son ouverture musicale ne pouvait
qu'avoir été choisie avec la certitude qu'elle serait fructueuse. Jamais
là où on l'attend
et pourtant toujours convaincant
au bout du compte,
on commence sérieusement
à croire que la
discographie d'Ernesto
Violin a tout de
celle d'un grand.
En écoute sur son bandcamp, puisqu'il y a des choses qui ne changent pas.
"L'effet de surprise est pourtant une des choses qui font le charme de chaque nouveau Viol"
RépondreSupprimerTu pourrais faire gaffe à ce que tu écris, quand même :D
Et un grand bravo à Thomas qui a trouvé le jeu de mots pourri de cette chronique sur Viol! J'en suis assez fier, je suis content que tu l'aies remarqué :D
RépondreSupprimerNon non, c'est moi qui te remercie, je me retiens depuis des années d'écrire des phrases comme ça quand je chronique les albums de VIOL, je suis bien content que quelqu'un se lâche pour moi ^^
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