jeudi 6 décembre 2012

Ernesto Violin is the bartender of your soul

« Under Caribbean Moon
The sky has turned to gloom
We sing a lonely tune »

     Ernesto nous a toujours « vendu » - « proposé » serait plus juste – ses sorties comme des albums-concepts ou quelque chose s'en approchant, a tel point que c'en est presque devenu un running gag. Celui-ci, comme beaucoup d'autres, dissèque l'amour et contient un taux d'alcool par piste bien supérieur à ce qui serait autorisé s'il y avait un code de la chanson. A première vue on se dit : « Voilà qui annonce un bon Viol comme je les aime ». Un retour aux sources comme on dit dans le jargon, bien qu'on puisse largement douter de la pertinence de l'expression concernant la discographie violienne1. Il semble que la parenthèse exotique ait été considérée par tout le monde comme un passage sympathique, nécessaire même, mais pas décemment vouée à être la pierre angulaire de la musique d'Ernesto. Sauf qu'il n'en est rien. Une fois de plus, on s'est conforté dans l'idée que Viol avait une progression régulière et parfaitement prévisible. Une fois de plus on s'est planté.




     Je crois que jamais un album de Viol n'a sonné de manière aussi glaciale, alors même que son action se situe au beau milieu des Antilles. Car effectivement, c'est aussi une des rares fois où l'unité de l'album m'a frappé dès la première écoute, bien avant que je ne me penche sur les paroles. Certes, déjà Gun Street exploitait son filon avec une belle assiduité, mais sa hargne et ses mélodies dégageaient une chaleur réconfortante – une fausse idée de confort, bien entendu, mais tout de même. Dans Bowels vous êtes sous une pluie battante pendant plus d'une demie-heure. Pas moyen d'y échapper, vous êtes sur une île, votre baraque a pris la flotte, vous n'avez pas de voiture. Il n'y a pas de salut dans Bowels, pas une seule petite once d'espoir. Si à un moment vous avez l'impression que vous vous en êtes sorti, comme à l'écoute du rythme balançant de « Devil Woman Blues », ce n'est qu'une hallucination. Vous avez atterri sur « Gin Jail » depuis déjà un moment, et vos sourires ne sont que des mirages provoqués par l'alcool.

« Cause I need booze so much to get me through the day
And I need God so much not to break down
But I need you more than words can say »

     Bowels vous installe dans une situation de dépendance aussi éloignée que l'on puisse être de l'idée de confort. On ne choisit pas de continuer à l'écouter, pas plus qu'on choisit l'effet qu'il produira sur vous. Il vous susurre des plaintes à l'oreille que vous ne pouvez pas choisir d'ignorer. Tel un chanteur de grande classe, il vous fredonne ce que vous n'avez pas envie d'entendre, et vous y croyez. Vous y croyez tellement que vous êtes en train de fouiller vos placards à la recherche d'alcool pour tenter d'oublier. C'était avant que vous ne compreniez que Bowels est à la fois le poison et le remède. Un remède que vous n'êtes pas en position de refuser, même s'il est évident qu'il n'est pas celui que vous attendiez : « I crawl back to your arms / Felt your longing beneath the waves like a child crying for her mom / Told you I would return one day whenever you feel alone. »

     Et je me retrouve à chantonner des airs sordides et à tenter de comprendre le sens de mon existence en scrutant mes propres viscères. Je ne sais plus comment je suis arrivé là, mais je sais que j'ai beaucoup trop bu pour faire encore preuve de discernement. Je ne me sens plus vraiment menacé, je me suis abandonné au désespoir. J'implore Dieu sait qui de me rendre ce que j'ai perdu, et quand je m'endors enfin au son de quelques notes de piano – ou m'éveille, je ne sais plus, ce n'est pas de sommeil. Il ne me reste pas de rhum, il ne me reste pas vraiment de joie non plus. Juste la sensation de ne plus tout à fait contrôler mes pensées. Bowels n'est pas le genre d'albums qui s'écoute entre deux autres. Il vous prend littéralement aux tripes et vous tient jusqu'à l’écœurement. Comme beaucoup d'autres bonnes choses d'ailleurs. Lui et moi, on se regarde en chiens de faïence depuis plusieurs semaines. Rangé entre VIIOL et Gun Street, je n'ose pas croiser son regard perçant, mais il sait que je finirais par en avoir besoin.

« Under Caribbean Moon
The world comes to its doom
Dead flowers come in bloom »

 

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1Il était temps que l'on invente un adjectif pour qualifier l'oeuvre de Viol, c'est désormais chose faite.

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