vendredi 1 mars 2013

West Side Story

     Comme le disait la désormais célèbre Rebecca Black dans son tube planétaire : « Gettin' down on Friday / Everybody's lookin' forward to the weekend / Partyin', partyin' (Yeah) / Partyin', partyin' (Yeah) / Fun, fun, fun, fun ». Il est donc normal qu'en ce jour je m'intéresse à quelque chose de fun. Car, à force de lire, d'écouter et même d'écrire des choses de plus en plus sérieuses sur des sujets parfois très futiles, on a tendance à oublier que le fun, la désinvolture, l'absence de réflexion est quelque chose qui existe et, il faut le dire, qu'on aime plutôt beaucoup. Pourtant, combien de choses funs nous tombent dessus chaque année ? Hm ? Assez peu à vrai dire, les rares parvenant à passer entre les mailles du filet finissant irrémédiablement par tomber dans l'un ou l'autre des grands conteners de la pensée : l'amusant qu'on regarde de haut et le drôle mais plutôt subtil quand on s'y intéresse un peu. Las, on voudrait voir le fun être au dessus de tout ça, tel le Parnasse, mais avouez qu'on ne rigolerait plus beaucoup.

-Comment être fun en musique ? L'ironie est bien souvent fatigante et peine à déguiser un mauvais goût mal assumé, et l'humour ne conduit que rarement au fun : prenez « Talkin' World War III Blues » de Bob Dylan, on rigole mais on ne s'amuse pas vraiment. Non, je vous le dis, le fun passe par le refus d'être sérieux, et non par le recul savamment calculé de quelques hipsters ici et là.

-La seconde question est donc : où trouver le fun en musique ? Et bien voyez vous c'est très simple, vous prenez l'endroit où on trouve la plus grande concentration de groupes prétentieux : New-York(1). Tracez une ligne diagonale jusqu'à tomber sur l'endroit le plus éloigné de New-York aux Etats-Unis : ce n'est pas Seattle, il y fait trop froid. C'est Los Angeles. Bienvenue dans la capitale du fun, berceau du surf rock, du skate punk et de la pop niaise. Sans aucune surprise, le premier groupe fun de ce début d'année 2013 exerce son talent quelque part entre les deux premiers genres précités.

     « I drink cheap beer, so what ? Fuck you. » C'est ainsi que se présente Fidlar(2). J'avais bien dit qu'on serait désinvolte aujourd'hui. Loosey-goosey. Fidlar c'est simple, c'est le genre de groupe que tu vas voir au Mondo Bizarro un mercr... un vendredi soir (évidemment). Tu prends ce foutu bus parce que t'habites bien trop loin pour y aller autrement, et t'as pas de voiture. Trop sérieux la voiture. Comme toujours tu arrives trop en avance, donc tu poireautes à siffler des demis et à te cramer les poumons en attendant tes potes. Tu jettes un œil aux albums en vente dans l'entrée, pochette crétine avec la faucheuse qui fait du surf, tu sais que t'es au bon endroit. Déjà bien attaqué quand le concert commence, Fidlar met exactement 13 secondes avant de te faire sourire : un riff façon Trashmen et des paroles stupides, tu es conquis et tu bouges comme un débile en renversant la moitié de ton verre – la demi-douzaine de gars encore plus allumés que toi devant la scène n'aidant pas non plus. Une minute et demie, ce putain de chorus totalement surf t'emporte, et pendant une heure tu go with the flow. 

     De toute façon tout est accrocheur dans cette musique, des riffs introductifs aux refrains où tout le monde braille en cœur. Malins, les gars ont même un single (« No Waves ») où on tape des mains en ayant l'impression de participer au truc. « Why did you go betray me? / You’re such a whore. / I stay at home drinking / You’re such a whore » et toute l'assemblée insulte mentalement ses ex en noyant n'importe quelle pensée vaguement submersible sous des litres de bières et un déluge de décibels. 00H27 à ta montre, le dernier bus passe dans quelques minutes. Tu avales ce qui reste de ta cinquième pinte en vitesse, et tu quittes précipitamment le bar accompagné par les dernières notes de « Cocaine » et son riff probablement piqué aux Black Angels. S'il y a un rappel tu ne le verras pas, mais à vrai dire tu t'en fous parce que tu as déjà oublié ce que tu as entendu. Quelques airs se mélangent dans ta tête pendant que tu somnoles, accroché à un poteau dans le bus. Tu te souviens plus très bien de ce qui t'as plu dans ce concert, mais tu retourneras les voir sans hésitation. 

Fidlar - Fidlar (Wichita, 2013)



     Dans un autre registre, le label Jagjaguwar – plutôt tourné indie rock, et pas du tout californien – nous a sorti une belle trouvaille en ce début d'année avec Foxygen, duo extrêmement sympathique formé par les jeunes Sam France et Jonathan Rado(3). A la première écoute de We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic, on pense à The Kinks Are the Green Village Preservation Society, mais en ce qui me concerne, j'ai surtout pensé au couple de potes le plus attachant de la télévision américaine actuellement : Troy and Abed dans Community et une de leur fameuses chansons. Leur esprit frondeur et totalement tourné vers le fun est d'une similarité troublante, surtout quand on sait que les deux musiciens aiment consacrer tout leur temps à des passions parfois étrange et multiplient les private jokes. Internet regorge d'exemples d'auditeurs décrivant leur plaisir à l'écoute de telle ou telle musique, mais ici c'est avant tout le plaisir des musiciens que l'on entend, ce qui est beaucoup plus rare. Pour autant leur musique n'a rien de masturbatoire, au contraire elle invite l'auditeur à partager l'immense pied que prend le duo à jouer ses chansons.

     The Kinks. The Zombies. The Rolling Stones. David Bowie. Bob Dylan. Iggy Pop. Vous le comprendrez très vite en écoutant leur album, Foxygen est une véritable invitation au name-dropping. Le groupe voue manifestement un profond amour pour la pop, le rock et leurs dérivés des années 60 et 70, et quand c'est aussi le cas de l'auditeur, on a réellement l'impression d'être dans une conversation à trois où chacun surenchérit sur ses amours musicales, sautant d'une chose à l'autre sans que ça ait de rapport parfois. Les influences de Foxygen sont totalement assumées et le groupe les utilise de façon totalement décomplexée. On a parfois le sentiment que les chansons ont été composées dans un processus à mi chemin entre les « stratégies obliques » de Brian Eno, l'Oulipo et la simple envie de s'amuser. Ils l'avouent eux-même, leur écriture tient du « collage », mais We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic bénéficie pourtant d'une remarquable cohésion, et d'une identité forte. On est dans un vrai melting-pot, et pas dans un salad bowl. Quand Sam France s'amuse à singer Dylan à la fin de « No Destruction », ce n'est pas simplement pour dire « Regardez, j'adore tellement Dylan que je vais l'imiter pour lui rendre hommage », c'est surtout parce que ce type de chant fait désormais partie de l'inconscient collectif, et que sa chanson pourrait vraiment décoller s'il s'en servait à ce moment précis. C'est l'ambiance qui détermine la composition d'une chanson, et pas la volonté de placer plusieurs passages « à la manière de ».

     A partir de là, tout fonctionne. On perçoit toujours des références plus ou moins explicites, mais c'est systématiquement inattendu, ou du moins génialement introduit au point qu'on préfère saluer la brillante idée d'y avoir pensé plutôt que de blâmer le manque d'inventivité. Effectivement tout ça sonne assez daté, mais quand on y réfléchit, qui écrivait comme Foxygen à l'époque ? Et aujourd'hui ? Personne, et c'est sans doute cette remarquable créativité qui leur donne cet aspect si moderne, et une fraîcheur authentique que ne peuvent que leur envier leur contemporains : « Now you think that I don't know but I know you to know quite well / That I caught you sipping milkshakes in the parlor of the hotel / There's no need to be an asshole, you're not in Brooklyn anymore. » Entendre un groupe s'amuser autant à changer sans cesse sa voix, ses rythmes et ses ambiances c'est un excellent moment à passer. Du rock « bluesy » qui vrille psychédélique de « On Blue Mountain » au groove ravageur et terriblement kitsch de « Oh Yeah », on est séduit du début à la fin. Rétrograde ? Absolument. N'invente rien ? Certainement. Foxygen est un des rares groupes à avoir composé un excellent album sans vouloir faire un chef d'oeuvre. J'irais même plus loin en disant qu'ils sont à la musique ce que Tarantino est au cinéma : avant tout beaucoup de plaisir de chaque côté de la production. Le cinéaste a toujours voulu réaliser des hang out movies, des films que l'on regarde simplement pour passer du temps avec les personnages. Foxygen vient de signer un hang out album qu'on aura envie de revoir souvent cette année. 

Foxygen - We Are the 21st Century Ambassadors of Peace and Magic (Jagjaguwar, 2013)



« Jonathan Rado : Il est d’ailleurs probable que la majorité des auditeurs n’apprécient pas l’ensemble de l’album. En revanche, et cela n’a rien d’une affirmation égotiste, je pense que les gens qui disent ne pas aimer Foxygen sont des menteurs.
Sam France : Mais qu’est ce que tu racontes ?
Jonathan Rado : Il y a de tout dans notre musique, donc tout le monde est obligé d’aimer au moins trente secondes d’une chanson ! Malheureusement, beaucoup de personnes ne vont pas au delà du single « San Francisco » et décident de détester le groupe.
Sam France : En même temps, je les comprends. Si je voyais pour la première fois le clip de San Francisco, je trouverais ces types ridicules. Les images voulues par le label créent une ambiance qui n’a rien à voir avec l’album.
Jonathan Rado : C’était aussi ton idée.
Sam France : C’est vrai. Je me suis dit que cela pouvait devenir le tube d’un groupe de pop à succès. C’était un mauvais choix. »
Extrait de l'excellente interview réalisée par Bong Magazine.

Edit: Je viens d'apprendre que Jonathan Rado a fait une brève apparition dans la série Community (épisode 103, première scène). Coïncidence ? Je ne pense pas.

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1Entendons nous bien, on aime bien la musique un peu prétentieuse, mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui c'est vendredi.
2« Fuck it, dog, life's a risk ».
3Enfin deux trouvailles, avec Unknown Mortal Orchestra, dont le deuxième album -à écouter- bénéficie d'une production moins académique, mais dont les compositions n'égalent pas le talent et la surprenante maturité de Foxygen.

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