jeudi 4 avril 2013

Blue Moon

A l'occasion de ma contribution à l'excellent blog de football anglais Teenage Kicks, je dresse un pont entre deux sujets pas si éloignées qu'on pourrait le croire.
    

Football et musique n'ont jamais fait très bon ménage, que ce soit par les goûts musicaux des footballeurs ou par les chansons composées pour supporter une équipe. A de rares occasions on peut assister au spectacle poignant d'une foule entière reprenant le même air, comme les supporters irlandais lors du dernier Euro, ou le célèbre « You Never Walk Alone » que l'on peut entendre notamment au stade d'Anfield à Liverpool. Mais le fait que ces deux domaines communiquent assez mal entre eux ne doit pas masquer le nombre important de personnes qui vouent une passion presque égale pour l'un et l'autre. Les raisons qui expliquent un tel attrait pour le ballon rond chez nombre de mélomanes sont certainement trop complexes et obscures pour faire l'objet d'une étude, c'est donc sur un aspect plus trivial que portera le présent article.


     Nombre de clubs ont parmi leurs supporters des personnalités du show-business, et les réalisateurs de télévision se font un plaisir de nous les montrer de manière exaustive. Pourtant assez peu peuvent se targuer d'avoir attiré à eux toute une scène musicale, au point que l'identité de la ville se trouve au croisement entre sa scène musicale et son club de football, donc dans ses musiciens supporters. Il est peu surprenant qu'une telle osmose soit survenue dans la ville de Manchester : ville post-industrielle sordide et ennuyeuse jusqu'au 70's, Manchester est un modèle de l'influence des structures économiques sur l'activité culturelle d'un lieu. Le football s'y est naturellement développé dès la fin du XIXe siècle avec un club d'envergure internationale (Manchester United) et un autre d'importance nationale (Manchester City), tandis que l'arrivée du punk a cristallisé les envies de changement de toute une génération qui a transformé l'image de la ville jusqu'à aujourd'hui. Elle s'est forgée une signature musicale autour de quelques personnalités telles Tony Wilson et le label Factory (Joy Division, New Order, Happy Mondays) ou de lieux comme The Haçienda, berceau du mouvement Madchester(1).


     Et pour tous ces musiciens qui ont aimé leur ville autant qu'ils l'ont détesté, le club à supporter a naturellement été Manchester City, pour son caractère local et ses joueurs du cru, face au géant United dont l'ampleur l'avait rendu plus anglais que mancunien. Depuis son rachat en 2008 par un fond d'investissement émirati, cette distinction est bien moins évidente -elle s'est presque inversée- mais le club a souhaité atténuer cette perte d'identité inéluctable avec une communication axée autour de cet ancrage local : un équipementier régional avec Umbro, des « mannequins-supporters » charismatique en la personne des frères Gallagher. 


     Par cette playlist il s'agit donc de rappeler que les travées de tous les stades qu'a connu Manchester City ont vu défiler une bonne partie de ce que l'Angleterre et la ville ont produit de plus excitant musicalement parlant. On y trouve des groupes de la génération post-punk avec Joy Division et The Fall, puis des esthètes de la chanson tels Mark Burgess des Chameleons et de Johnny Marr des Smiths. Les 80's dans leurs facettes synthétique (New Order) et chevelue (The Cult) sont également représentées, mais également ce que les 90's nous ont donné de mieux avec les Stone Roses, les incontournables Oasis et un représentant de l'éphémère mouvement baggy (James). Enfin, des artistes moins connus mais dont les chansons vous seront familières avec Badly Drawn Boy dont on a pu entendre la voix dans Pour un garçon, ou Doves dont la chanson « There Goes Your Fear » illumine le film (500) Days of Summer(2). Mais cette playlist ne saurait s'achever sans que vous n'ayez entendu « Blue Moon », fantastique chanson des années 1930 que les supporters de Manchester City se sont appropriée comme hymne, et dont l'interprétation par Elvis Presley sert de pierre angulaire au film Mystery Train de Jim Jarmusch où l'on voit se croiser rien moins que Screamin' Jay Hawkins, Joe Strummer et Steve Buscemi. Comme d'habitude cet assortiment de chansons a été choisi et ordonné avec le plus grand soin, et surtout avec beaucoup d'amour. En espérant que vous vous sentirez un peu Skyblue pendant cette petite heure de musique.

Playlist (en italique, le(s) membre(s) supporter(s) de Manchester City):

« Supersonic » - Oasis (1994) | Noel et Liam Gallagher
« What Difference Does It Make ? » - The Smiths (1984) | Johnny Marr et Mike Joyce
« She Sells Sanctuary » - The Cult (1985) | Billy Duffy
« Age of Consent » - New Order (1983) | Rob Gretton (manager)
« Second Skin » - The Chameleons (1983) | Mark Burgess
« Stone on the Water » - Badly Drawn Boy (2000) | Damon Gough
« Totally Wired » - The Fall (1980) | Mark E. Smith
« Here It Comes » - Doves (2000) | Jimi Goodwin, Jez et Andy Williams
« Come Home » - James (1990) | Jim Glennie
« This Is the One » - The Stones Roses (1989) | Reni
« New Dawn Fades » - Joy Division (1979) | Ian Curtis
« Blue Moon » - Elvis Presley (1956)


Blue Moon by Joris von Ullee on Grooveshark


(1) La lecture du livre de John Robb The North Will Rise Again : Manchester Music City, 1976-1996 paraît fortement recommandée si d'aventure le sujet vous intéresse. 

(2) Evidemment, on trouve des divergences au sein même des groupes: ainsi, le seul Citizen des Stone Roses est le batteur Reni (le reste du groupe étant notoirement pour United), et Morrissey penche également du côté des Red Devils. Je ne cherche pas à faire croire que City est LE club des musiciens de Manchester, même si on en trouve effectivement beaucoup parmi ses supporters. C'est une question d'époque principalement, City étant plus performant durant les 70's que par la suite, ce qui explique que les groupes post-punk soient plus attachés à City que ceux du mouvement Madchester, dont l'éclosion correspond au début des années Ferguson et à la domination de United sur la League.

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