mercredi 11 juin 2014

Música de verão

Une petite playlist à écouter cet été, pour tous ceux qui se demandaient ce que j'écoutais en ce moment, et surtout pour le fidèle anonyme qui m'a cru mort il y a quelques jours. 

Les habitués de la clique de Philadelphie savent qu'un album de War on Drugs, comme ceux de leur ex-compagnon Kurt Vile, a rarement pour ambition de défricher des territoires musicaux inexplorés. Pas vraiment qu'ils soient passéistes, mais leur dylanomanie et autres obsessions pour les légendes du rock d'avant leur naissance ont toujours accouché d'un rock intemporel, comme un pont suspendu entre deux époques qu'on ne saurait vraiment distinguer. Adam Granduciel n'aurait donc pas pu trouver un meilleur nom pour son nouvel album que Lost in the Dream. L'incroyable nébuleuse d'influences qui ressort de ses nouvelles compositions peut surprendre et peut-être faire sourire par ses parti pris pour le moins inattendus, mais c'est avec la même volonté d'évoquer le fantasme d'un autre temps plutôt que de s'y installer que le groupe garde son équilibre. Titre introducteur et second single de l'album, « Under the Pressure » se dessine avec les mêmes contours nets et colorés que Lost in the Dream durant ses premières minutes. Mais il sait les estomper progressivement pour ressembler à un tableau en aquarelle d'une scène qu'on est persuadé de connaître, sans qu'on sache pour autant si on l'a vécu ou si elle nous a été racontée. 



S'il tout le monde s'accorde à dire que Mac DeMarco est un des plus beaux « slacker » de la scène musicale nord-américaine, il n'est pourtant pas le fainéant qu'il aime dépeindre dans ses clips et ses interviews. Avec son troisième album en trois ans sous son nom actuel, il a du mal à cacher qu'il passe le plus clair de son temps à gribouiller quelques paroles pour habiller les innombrables mélodies qu'il sort de sa guitare et de son clavier. Sur « Passing Out Pieces », le son clair et gavé de reverb qu'il avait l'habitude de triturer jusqu'à plus soif est remplacé pour un moment par un clavier plus grave qui donne une profondeur inattendue à sa chanson. Évidemment, le petit malin fait semblant de sortir de sa carapace puérile pour mieux y retourner. Avec cet espèce de faux-départ de sa zone de confort, il parvient à montrer une autre facette de sa personnalité sans jamais renoncer à ses principes de j'en-foutisme absolu. On aurait envie de trouver ça brillant si on avait pas autant la certitude de prendre tout ça trop au sérieux. C'est avec négligence que Mac DeMarco s'apprécie le mieux.

Comme beaucoup de monde, je n'avais pas la moindre idée de qui était Freddie Gibbs avant la sortie de ce Piñata. En revanche, Madlib a déjà eu mes faveurs pour certaines de ses collaborations, avec MF DOOM notamment sur Madvillainy. Je ne savais pas trop ce que je pouvais attendre d'une telle rencontre, et paradoxalement j'ai été assez peu surpris. Sur chacun des titres de l'album, la patte de Madlib est immédiatement reconnaissable avec ses boucles aériennes si particulières dans le monde du rap. Freddie Gibbs balance son flow de gangsta un peu old-school avec une efficacité savoureuse. Aidé par Raekwon (ex-Wu Tang) sur « Bomb », le rappeur de l'Indiana contrebalance à merveille les boucles de claviers planantes de Madlib pour en faire un hip-hop indéfinissable, en perpétuel équilibre sur un fil sans chercher à le traverser jusqu'au bout.


St Vincent a toujours été le petit péché mignon des blogueurs masculins, qui n'ont probablement jamais su qui de sa beauté ou de son talent les avait conquis en premier. On avait fini par se convaincre que cette girl-next-door vivait probablement sur une autre planète, et c'est d'une manière toute extra-terrestre qu'elle est revenue à nous après Strange Mercy. Maquillage cadavérique tout droit sorti d'un muet allemand et coiffure digne d'un Eraserhead décoloré, c'est rien de dire qu'Annie Clark joue désormais la carte de l'étrangeté avec conviction. De quoi craindre un revirement de carrière auto-proclamé, mais à l'écoute de l'album qui porte son nom, la surprise est justement qu'il n'y en a pas. On peut s'étonner de l'apparition massive d'un son electro-cheap comparable à celui qu'avait utilisé son ex-collaborateur Sufjan Stevens sur The Adge of Adz, mais St Vincent reste cette musicienne touche-à-tout et inventive qu'on a connu. Les basses vrombissent et l'esthétique générale se fait plus synthétique, pourtant « Digital Witness » est tout ce qu'il y a de plus humain derrière cette volonté de lui imprimer un rythme robotique. Le chant d'Annie Clark et la production de John Congleton en font un tube étrange, de ceux qui ne frappent qu'une fois qu'on les a presque oublié.

De Jungle on entend souvent dire qu'on ne sait rien. Je peux néanmoins me vanter d'en savoir un petit peu plus que les autres après les avoir vu en concert un soir de mai dernier. Accompagnés de cinq musiciens sur scène, le duo ne cherche pas pour autant à empiler les couches de musique pour arriver à ses fins. Dès les premières notes le rythme est élevé, et le groove vertigineux que les chansons parviennent à dégager ne faiblit pas un seul instant. Tel un cycliste grimpant le col du Galibier bien assis sur sa selle, c'est avec une facilité et une simplicité déconcertante que Jungle avale des kilomètres de pistes dansantes avec rien de plus que des claviers, des percussions et des chœurs bien agencés. Toujours trop courtes mais jamais bâclées, chacune de leur chansons pourrait durer bien plus longtemps si c'en était pas dangereux pour l'auditeur : on risquerait en effet d'assister à une manie dansante comme le monde n'en a plus vu depuis celles d'Alsace autour du XVIe siècle.


J'avais quitté Kangding Ray sur OR, petit bijou de musique électronique ambiante travaillant le glitch avec une précision d'orfèvre, et je le retrouve avec Solens Arc toujours sur le label allemand Raster-Noton. Et sur cet album me frappe quelque chose qui était pourtant déjà là il y a trois ans : David Letellier est, en bon berlinois, un musicien de techno. J'étais tellement émerveillé par le travail de « sound-scaping » que j'avais presque occulté les basses puissantes et les beats répétitifs. Aujourd'hui il est difficile de passer à côté. Toujours aussi talentueux, Kandging Ray est désormais plus sombre et moins insaisissable. Le début de « Blank Empire » témoigne déjà d'une violence accrue dans le son de l'architecte, et toute la suite achèvera de démontrer que l'environnement dans lequel on se retrouve ici plongé n'est plus pavé d'or mais de granit. Si les kicks et les basses sont omniprésents, le titre n'est pas pour autant autant bas du front et se permet d'élaborer une progression d'ambiances remarquable, plus hypnotisante que clinquante. Pas vraiment le titre estival donc, mais un bon moyen de passer le temps si l'on peine à dormir.

Tout le monde semblait connaître Francis Harris quand il a sorti son nouvel album Minutes of Sleep. Et c'est justement parce que son précédent album Leland était apparemment un chef-d'oeuvre que je me suis intéressé à lui. Et bien m'en a pris puisque c'est un des meilleurs albums de house que j'ai entendu depuis longtemps (même si je n'en écoute pas des masses non plus, évidemment). La façon dont Harris utilise des samples de jazz sur des rythmiques house d'une profondeur inouïe me fascine au plus haut point. Tellement que j'ai choisi comme extrait « Me to Drift », le plus long de l'album, et un de ceux qui utilise le moins de samples. Ici il est question d'une basse légèrement groovy, d'un beat absolument minimal, un unique accord de piano... Rien n'est superflu. Et certainement pas ce merveilleux pizzicato de violoncelle travaillé sur plusieurs octaves, qui se glisse progressivement sur le devant du titre pour l'éclairer de manière inattendue. A partir de là, mon esprit est déjà tout en haut et ne redescendra plus pour les six minutes restantes. Morceau de bravoure aux facettes multiples, « Me to Drift » va probablement me hanter toute l'année, parce qu'il va falloir se lever de bonne heure pour venir chercher une composition à l'atmosphère si fabuleuse. 


Le ténébreux Mark Kozelek n'a que rarement suscité chez moi un profond enthousiasme, mais plutôt une admiration polie que son austérité n'a jamais vraiment pu faire décoller. C'est donc une surprise pour moi de m'être retrouvé à écouter en boucle Benji, son dernier album. Pur moment de folk aux arrangements légers et toujours à propos, les derniers titres de Sun Kil Moon sont parmi ce qui se fait de mieux dans le genre en ce moment. Le songwriting de Kozelek peut parfois paraître plat tant il a l'air de ne faire que raconter sa vie sur un ton monocorde, mais c'est justement tout son talent de donner vie à une succession d'évènements et de réflexions pas aussi brillantes que ce que l'on attend parfois de ce genre de personnages. Rien que le titre de « Richard Ramirez Died Today of Natural Causes » reflète ce parti pris, mais Kozelek fait d'un titre de brève presque anodin une vraie madeleine de Proust, en faisant remonter à la surface tous les souvenirs liés à ce nom de serial-killer qu'il n'avait plus entendu depuis des décennies. Le temps qui passe, un sujet pas vraiment neuf mais traité ici avec une mélancolie rageuse caractéristique de Benji et de son storytelling inimitable.

De nombreux bons samaritains ont eu beau insister avec véhémence à quel point il était incompréhensible que si peu de personnes s'intéressent à We Insist !, le fait est là : alors que l'on peut affirmer sans trop se tromper que ce nouvel album sera le meilleur de l'année dans tout ce que la France produit de plus ou moins rock, personne ou presque n'en a parlé – à l'exception notable de New Noise qui en a fait sa couverture en début d'année. Alors permettez moi d'insister, il est absolument indispensable de jeter une oreille à la nouvelle mouture de We Insist ! Désormais réduit à l'état de power-trio, le groupe balance du post-punk flirtant avec le math-rock et autres genres un peu tordus avec un talent qu'on ne soupçonnait pas et qui les ferait parfois passer pour un Mars Volta parisien. Démarrant habilement avec des arpèges bien trouvés, « Elijah's Spell » est probablement la chanson qui démontre le mieux l'étendue des capacités du trio : tour à tour pesant, calme ou rentre-dedans tout en sachant lâcher quelques refrains bien sentis, voilà le genre de chansons qui donnent envie d'être vécues en concert. N'hésitez pas, puisque tout le monde insiste pour dire qu'ils y sont encore meilleurs. 

 
Les habitués de ce blog le savent : j'ai toujours eu une immense confiance en Dylan Baldi pour nous sortir des brouettes pleines de chansons sauvages brillamment écrites, sans donner l'air de se forcer. Et même si je l'avais un peu perdu de vue après ses premiers titres que j'écoute encore, Attack on Memory m'avait mis une belle claque et convaincu qu'il fallait compter sur lui à l'avenir. A présent installé en France où il passe le plus clair de son temps à glander comme n'importe quel étudiant parisien, le leader de Cloud Nothings poursuit cependant son bout de chemin sans se préoccuper de ce qui se dit sur lui. Here and Nowhere Else aurait pu être composé et enregistré n'importe où tellement il sonne exactement comme du Cloud Nothings. Le changement, ce n'est pas pour maintenant, mais peut-importe, on se délecte quand même d'un album qui ressemble peu ou prou à une face B du précédent. Comme une nouvelle saison d'une série annulée, les personnages ne changent pas vraiment mais ça nous fait plaisir de les revoir intacts. C'est ainsi que « Giving into Seeing » est violente, bruyante et finit par un refrain qui te rentre droit dans la poitrine. Le genre de trucs qui te fait comprendre que t'es pas près de te lasser du groupe de Cleveland. Dylan, continue, j'aime ça.

J'essaye de me souvenir de la dernière année où je ne me suis pas retrouvé à penser : « Tiens, ils ont dû sortir un album Thee Oh Sees, faut que je voie ça ! ». C'était avant la création de ce blog je pense. Alors cette année, après l'ébouriffant Floating Coffin, l'ahurissant concert à l'Antipode, et avant le probablement génial concert à la Route du Rock, la question m'est venue assez vite. Et je reste impressionné par le rendement de John Dwyer, qui ne révolutionne jamais le genre, mais parvient à sortir bombe sur bombe avec une régularité et une force jamais démentie. Drop est comme tous les albums de Thee Oh Sees depuis un moment : on a envie de dire que c'est le meilleur et qu'il regroupe toutes les facettes du groupe. La productivité incroyable du groupe de San Francisco a finit par définir un style dont il est l'unique représentant. Tel qu'on l'entend dans le titre éponyme, Thee Oh Sees c'est ce rythme enlevé, ce chant entre arrogance punk et douceur psychédélique, cette saleté irrécupérable dans les guitares et surtout cette intransigeance esthétique qui les pousse à sortir des pochettes toujours plus laides. Voilà le genre de groupes excitants qui nous font croire un moment que tout va pour le mieux dans le monde de la musique, comme si on était à la fin des 60's et que tout restait à faire. 

 
Finissons en douceur avec la fameuse « saudade » de Rodrigo Amarante, parfaite pour conclure une playlist estivale. Musicien brésilien méconnu par chez nous, il est la caution exotique de cette playlist même si je dois avouer que ce que j'aime chez lui, c'est surtout cette manière de chanter proche d'un Julian Casablancas qui aurait oublié qu'il était une rock-star – j'adore Julian, mais je trouve que sa chanson avec Daft Punk est paresseuse, heureusement qu'il chante mieux qu'il danse. Ceci étant dit, « The Ribbon » est donc une petite perle de folk à la limite de l'ambient dans laquelle chacun des mots de Rodrigo Amarante se distingue avec une netteté exquise. Composée à la perfection, le chanteur brésilien parvient à dégager une mélancolie indicible dans laquelle on se complait sans s'en rendre compte. Peut-être atteins-je ici les limites de l'exercice critique, puisqu'il paraît que la saudade est justement intraduisible. Terminons donc avec un silence brésilien, avant de nous lever avec le bruit des stades d'ici quelques jours. 
 

Je n'ai pas tout écouté, et je n'ai pas tout mis non plus, mais sachez par exemple que Mondkopf, Have A Nice Life ou les géniaux Feu ! Chatterton (à écouter sur la colonne de droite) ont également eu mes faveurs cette année.

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