vendredi 19 juin 2015

Le jour où je n'ai pas vu Ty Segall

 
Nous sommes le 17 novembre 2010. Seul dans mon 20m² non loin du centre de Rennes, je feuillette Ty Zicos, l'agenda des concerts en Bretagne. Mes identifiants Neuf Wifi sont une fois de plus périmés, et je m'emmerde autant qu'il est permis en ce froid mercredi d'automne. Ce blog est déjà ma principale occupation depuis plusieurs semaines, et la moindre difficulté pour me connecter à Internet me plonge dans un profond désespoir. Je décide alors de délaisser ma triste activité de critique de canapé pour me lancer dans l'aventure, la vraie. Aller voir un concert, voilà comment je prolongerais ma mélomanie devenue obsessionnelle. Tasca Potosina est déjà trop petit pour mes ambitions, j'imagine déjà un grand webzine qui me permettra de sillonner la Bretagne à la recherche de pépites en live. A moi les Cd's gratuits, les accréditations pour les concerts et festivals, les soirées VIP. Je ne serais plus anonyme. Peut-être devrais-je engager quelqu'un.

En attendant, je dois me lancer. Je dois frapper fort pour mon premier concert chroniqué sur ces pages. L'ambiance rennaise n'est pas folle un mercredi soir, mais sur les pages de l'agenda, un nom attire mon attention : Ty Segall. Avant tout, remettons-nous dans l'esprit de 2010. Le buzz autour de Ty Segall a démarré, mais reste embryonnaire. Après ses débuts que j'ai suivi de près, quelques blogs français, comme Le Choix, se sont penchés sur la scène de San Francisco : Ty Segall donc, mais également The Fresh and Onlys, Sic Alps, et Thee Oh Sees, déjà. Tout cela ne reste que la marotte de quelques illuminés fanatiques de saturation et d'enregistrement lo-fi. Mais la sortie de Melted durant l'été à confirmé les attentes tout en diffusant la bonne parole californienne dans des couches un peu moins underground. Malgré tout, cela reste relatif, car au moment où je vois le nom du « nouveau Jay Reatard » sur mon livret, c'est dans un bar à concert de petite taille qu'il se produit. L'entrée est à 5€, et personne n'en a rien à foutre. 


Le nom du bar ? Mondo Bizarro. Bien qu'à Rennes depuis seulement 3 mois, j'avais déjà entendu parler de ce lieu de nombreuses fois. Pas si vieux, ce bar à concert paraissait pourtant avoir toujours été là dans ma vision encore nébuleuse de la capitale bretonne. Son ambiance rock et ses concerts probablement sulfureux avaient conçu chez moi le fantasme d'une salle de concert à l'ancienne, comme dans les multiples reportages sur le rock des 60's et 70's dont je me gavais à l'époque. Tout était donc réuni. Une salle de concert mythique et une future rock star, c'était mon baptême du feu, le moment à ne pas rater, à coup sûr on reparlerait de cette soirée comme on reparle du concert des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester en 1976.

Cela me paraît complètement improbable aujourd'hui et j'ai l'impression d'avoir été parfaitement débile à ce moment de ma vie, mais à l'époque se posait un obstacle majeur sur la route de la gloire : comment me rendre à ce bar ? Oui vraiment, parce que je n'ai pas la moindre idée d'où il se trouve. Je pensais connaître suffisamment Rennes, mais il est clair que sorti des quartiers commerciaux, de trois grandes avenues et de ma ligne de bus, j'étais paumé. Motivé mais pas vraiment débrouillard, je demande autour de moi des conseils. Un cousin habitant le quartier Jeanne d'Arc m'indique que ce n'est pas trop loin de chez lui1. Parfait me dis-je, je fais ainsi d'une pierre deux coups : apéro d'abord et concert ensuite. Quand je rentrerai chez moi ce soir, je connaîtrai Rennes comme mon jardin. 


N'importe quelle personne à peu près sensée aurait vu venir la catastrophe. Pas moi, tout illusionné que j'étais par mon inéluctable épiphanie. Je pars : ligne 9, République, ligne 3, Jeanne d'Arc. Les indications bien ancrées dans mon esprit, je me mets en recherche de mon escale apéritive. Autour de l'église, quatre directions possibles. Je me rends rapidement compte que je ne sais pas du tout où je suis par rapport à la carte que j'ai en tête. Sur l'arrêt de bus, le plan est illisible et imprécis. Je me lance, ce sera à droite. Au bout d'un quart d'heure, l'évidence s'impose : je suis perdu. A ce moment là, il est probablement déjà 20h. Le concert est annoncé à 20h30. Il ne me faut pas calculer longtemps pour réaliser que je suis embarqué dans un très mauvais plan. Demi-tour.

Revenu à l'église, je mets ma fierté de côté. J'appelle à l'aide mon cousin qui me guide presque pas à pas. Cela fait plus d'une demie-heure que je marche. J'essaie de calculer où je serais à présent si j'étais simplement parti à pied de chez moi. Je serais très certainement dans le bar avec une bière. Mais dans cette version de ma vie, je suis au milieu d'un quartier résidentiel et j'ai soif à force de marcher à l'aveugle. Enfin arrivé à bon port (c'est-à-dire pas encore au bar), je vois que tout le monde est installé devant la télé. Angleterre-France sur TF1. Un match amical sans importance d'une équipe à peine remise de la catastrophe Knysna de l'été passé. Yann M'Vila est titulaire au milieu de terrain, et Mathieu Valbuena fête ses premières sélections, tout juste auréolé du titre de champion de France la saison passée. Je n'ai pas regardé de match de foot depuis plusieurs mois, mon désintérêt est total pour ces joueurs que je connais à peine. Mon baptême de feu s'est transformé en enterrement, celui de ma street credibility. 


Je sirote une bière en m'exprimant autant qu'Arsène Wenger, présent au stade mais inaudible aux commentaires. Autour de moi, Mathieu Valbuena est la cible de tous les quolibets. Il est 21h, et au moment où Benzema inscrit le premier but de l'équipe de France, Ty Segall est sans doute déjà sur scène. Ma soirée est ratée. Ce but marque un temps de pause, je réfléchis : stop ou encore ? Échaudé par les conséquences de mon lamentable sens de l'orientation je perds rapidement espoir de me rendre au concert avant la fin. Quand on ne connaît ni le lieu de départ, ni le lieu d'arrivée, ni la direction de l'un par rapport à l'autre, il faut savoir se faire une raison. Et qu'on ne me parle pas de taxi. Je m'étais saigné pour des trajets illimités en transport en commun, je n'allais pas céder à cette facilité de petit bourgeois. Même si une partie de moi se lamentait de rater le concert du siècle, j'essayais de me convaincre que j'aurais l'occasion de me rattraper plus tard.

Au moment où l'arbitre siffle la mi-temps, j'ai déjà bu 3 bières. Mon cousin se tourne vers moi : « Mais tu devais pas partir ? - Oh, c'est pas grave, j'irai une autre fois. » Le désespoir qui rôdait il y a quelques heures s'était définitivement installé. J'avais troqué une soirée en solitaire exceptionnelle pour une soirée affreusement banale qui me donnait la fausse impression d'avoir une vie sociale. Pour n'avoir pas su prendre la bonne ligne de bus, je m'étais assis sur mes rêves de succès. Car je peux le dire à présent : 5 minutes de marche et 20 minutes de bus sans correspondance m'auraient guidé droit au Mondo Bizarro. Pourquoi n'ai-je pas vu cette possibilité ? Parce que je ne connaissais pas la ville, certainement. Parce que je n'étais pas habitué à marcher pour me rendre quelque part, encore moins pour prendre une ligne de bus plus loin que celle en bas de chez moi. Parce que je m'étais habitué à ne jamais m'éloigner de chez moi durant toute ma vie d'étudiant. Bref, parce que le principal obstacle qui me séparait d'une véritable aventure rock n' roll ce soir là ce n'était pas mon sens de l'orientation mais ma remarquable fainéantise. Ce constat me rendait aussi amer que les supporters anglais à Wembley, voyant Valbuena marquer le deuxième but français. 


Le match se termine sur le score de 2-1 pour la France. J'étais d'autant plus déçu de ma soirée que Yoann Gourcuff n'avait pas très bien joué ce soir là. Lorsque je quitte l'appartement, je panique rapidement : comment allais-je rentrer ? Je tente de retrouver mon chemin mais ne trouve que des arrêts de bus quasi-désaffectés annonçant plus d'une demie-heure d'attente. Je me dirige vers les Vélo Star, mais on me demande de payer 150€ de caution, aux bornes munies d'un lecteur de cartes bleues. Je regarde la borne, elle n'a pas de lecteur. Je me dirige donc à pied vers l'inconnu, dans une direction qui me paraît être la bonne2. Pas mal de choses me passent par la tête. Pour rentrer, je dois trouver un arrêt de bus et suivre la ligne à pied vers le centre. Mais si je rentre à pied, j'arriverais chez moi très tard. En plus, je n'ai pas mangé. Et j'ai cours à 8h le lendemain. D'ailleurs, je n'ai pas préparé mon commentaire de texte. Je me demande si Gourcuff n'a pas fait une erreur en signant à Lyon. J'aperçois un bus, c'est le 9. Je lui cours après.

Quand j'arrive enfin chez moi, j'ai surtout envie de dormir. Internet est revenu. La une des actualités parle de Jean-François Copé, devenu secrétaire général de l'UMP. Cette soirée est définitivement à oublier. D'ailleurs je ne me souviens plus de rien après cela. Depuis cet échec, je n'ai pas suivi la carrière de Ty Segall. Refuser de voir qu'il devenait un monstre de la scène rock américaine n'était pas si difficile. De manière tout à fait hypocrite, je me suis rabattu sur Thee Oh Sees, que j'ai vu deux fois, tout en arguant avec toute la mauvaise foi dont j'étais capable qu'ils étaient bien meilleurs que Ty Segall, beaucoup trop mainstream depuis Melted. Mais quand Manipulator m'a cueilli alors que je ne m'y attendais pas, j'ai repensé à cette soirée. Dont je me souviens finalement très bien. Je n'ai évidemment jamais eu l'occasion de me rattraper, et je ne l'aurais certainement jamais. 

Lors de son dernier passage en France, les Inrocks « y étaient ». C'était à La Cigale, et le prix n'était pas du tout le même. Selon la journaliste sur place, c'était un « délire total ». Je ne peux pas m'empêcher de penser que le concert que j'ai raté était bien meilleur. Aujourd'hui, Yoann Gourcuff va peut-être revenir à Rennes, que je m'apprête à quitter. Mathieu Valbuena est indéboulonnable en équipe de France et on n'entend plus beaucoup parler de Jean-François Copé. Tout cela est sans doute pour le mieux, même si au fond ça n'a pas beaucoup d'importance. Quand je quitterai Rennes, j'y laisserai beaucoup de souvenirs. Parmi tout ceux-là, le jour où je n'ai pas vu Ty Segall restera un des plus marquants, sans doute plus que le jour où je le verrai enfin en vrai. Tout dépend du trajet jusqu'à la salle de concert. 


1En réalité, une bonne vingtaine de minutes à pied. Soit une éternité pour un rennais.
2En fait, je m'éloigne de chez moi, je vais au nord-ouest alors que j'habitais au sud-ouest.

5 commentaires:

  1. Moi qui pensais que j'étais le seul à sécher des concerts pour regarder des matches amicaux pourris de l'EdF dont plus personne ne se souviendrait deux ans après ;)

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    1. Ça ne m'est plus arrivé depuis remarque ! Maintenant, j'assume de choisir l'un ou l'autre (sauf en festival où des fois je m’éclipserais bien pour regarder un match).

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  2. En neuf ans à Rennes, je n'ai jamais été au Mondo Bizarro, et je me reconnais aussi dans ce sentiment de bien connaître la ville alors qu'en fait...

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    1. J'ai bien progressé depuis, mais il y a encore un certain nombre de choses que j'aimerais découvrir à Rennes. En tout cas je te conseille d'aller au Mondo si tu es encore sur Rennes, l'ambiance est sympa.

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  3. C'est grosso modo la période où je voyais Ty Segall sur scène tous les 6 mois, ça (et pas qu'à Paris) - Et encore en 2012 ca dépassait pas 15 € la place, et oui, c'était terrible (un certain concert de Lyon reste un de mes meilleurs souvenirs de concert. Sur la tournée Twins)
    (Et Melted et un super album. C'est Twins, le moment où il est devenu mainstream. i.e., a commencé à intéresser les Inrocks)

    Très très bon texte et content de te voir revenir à la manœuvre, l'ami.

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