mercredi 13 janvier 2016

Bowie en 10 chansons

J'ai essayé tellement de fois d'écrire cet article. De toutes les playlists que j'ai pensé faire, celle de Bowie a probablement été mon arlésienne, mon Smile, l'oeuvre d'une vie. Car il faut au moins une vie pour déterminer ses 10 chansons préférées de David Bowie, et je suis bien trop jeune pour y être parvenu. Toutes les fois où j'y ai cru, une nouvelle porte sur l'univers bowien s'ouvrait devant moi, et je devais faire table rase pour reprendre mon ouvrage. Conscient de l'absurdité d'une telle entreprise, j'ai dégusté Bowie avec la lenteur d'un étudiant qui met la moitié de son budget mensuel dans un foie gras et une bouteille de Jurançon.

Evidemment, la mort de Bowie est arrivée bien avant que je ne puisse digérer mon plat, et ces 10 chansons sont aussi subjectives que possible. Au dernier recensement, une petite moitié de la discographie du « caméléon » (autant évacuer les surnoms le plus vite possible) manquait à l'appel. Pas les plus marquants à priori, si tant est qu'on puisse citer ne serait-ce qu'une poignée d'albums dispensables d'après l'excellente anthologie de Thomas sur le Golb. Cette playlist est donc celle du moment, elle a déjà été remaniée une dizaine de fois depuis l'annonce de la mort de Bowie et sera certainement caduque dès que j'aurai fini d'écrire cet article.


« Ziggy Stardust », (The Rise and fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, 1972)

Probablement la première de toutes, bien que je n'en sois pas sûr. Mettez-vous, si vous le pouvez, dans la peau d'un adolescent qui vient de faire en un an la transition du skate-punk au classic rock, en passant par le best-of des Guns N Roses. Le moindre solo de guitare me collait des frissons, pour ne pas dire plus, et j'avais développé un goût certain pour l'emphase et la surenchère. Passé les classiques du wannabe guitar-hero que j'étais, j'ai dû éprouver un certain sentiment de stagnation. Je savais que viendrais le moment où je devrais m'attaquer à ce monstre, à ce chanteur fascinant et un peu effrayant qui me semblait trop complexe pour mon petit cœur de rocker. Après avoir lu tout ce que la presse et l'édition peuvent compter de discothèques idéales, mon choix était fait : j'allais enfin écouter Ziggy Stardust. La claque fut violente. Perfection de la musique évidemment, mais surtout ce dosage inexplicable entre simplicité et complexité. Ce n'est pas trop de dire que ce disque fut probablement la pierre angulaire de mon parcours musical. De toutes ces chansons, je revenais toujours vers la même, le titre éponyme, sorte de quintessence du rock tel que je le connaissais, de la même façon que « Starman » peut contenir en elle-même toute la nébuleuse glam. Pas de solo de guitare, juste une parfaite alternances entre les arpèges du couplet et les accords abrasifs du refrain, la chanson parfaite. Et si « Moonage Daydream » l'a aujourd'hui supplanté dans mon cœur, elle n'aura jamais la même importance à mes yeux.

« Outside », (1. Outside, 1995)

On quitte l'ordre chronologique pour évoquer un autre moment marquant de ma rencontre avec Bowie, que je croyais encore bien connaître. A l'heure de chercher des albums à écouter pour un voyage en voiture avec un ami, je tombe sur un album de Bowie qui ne me disait a priori rien. A y regarder de près, je savais tout de même que les albums des années 90 n'étaient pas mauvais, et j'ai senti que l'occasion était parfaite pour le vérifier. Je pressentais un album expérimental inégal et un peu fade, et une fois de plus ma joue est ressortie endolorie et rouge de honte à la fin de l'écoute. Ca ne sert à rien de mentir, le premier titre de l'album m'a plutôt rassuré dans mes pronostics. Et si ensuite c'est tout l'album qui m'a fait mentir, c'est bien « Outside » que je retiens, géniale introduction à ce disque aussi étrange que perturbant. Durant tout le trajet de voiture, ni moi ni mon conducteur n'avons échangé un mot, et j'aime à croire que nous avons été tous les deux aussi fascinés par ce que nous écoutions. Et c'est bien cette douce montée de la deuxième piste qui nous a hypnotisé pour nous plonger dans un monde totalement inconnu. Une des nombreuses portes que contient la maison Bowie, aussi nécessaires que possible car sans guide on est rapidement perdu. Balancez « Hallo Spaceboy » à quelqu'un sans lui faire écouter 1. Outside depuis le début, et il est possible qu'il ait envie de fuir.


« I'm Afraid of Americans », (Earthlings, 1997)

Comme tout le monde je crois, je suis passé par cette période où je ne voulais écouter que des trucs noirs et violents. Ziggy Stardust était loin derrière moi, et je m'enfonçais doucement mais sûrement dans le bâtiment poisseux et glauque qu'est la musique de Nine Inch Nails. Il devait certainement faire nuit quand je suis tombé sur le clip de cette chanson, attiré par la présence de Trent Reznor en arrière plan. Et, croyez-le ou non, mais je ne me suis pas couché immédiatement après. Je n'étais pas venu pour Bowie, mais je suis reparti avec lui. Putain, même pour ça, même pour faire l'indus brutal, il était là, au-dessus. Avait-il donc tout fait, tout réussi ? En tout cas après avoir entendu cette chanson j'ai rapidement quitté ma monomanie Nine Inch Nails pour m'intéresser, une fois de plus, à ce foutu personnage qui était là quelque soit la musique que je cherchais. Et Earthlings m'a rapidement fait comprendre que mes interrogations étaient fondées. Bowie avait tout fait. Il n'avait pas forcément tout créé, bien qu'il soit probablement ce qui se rapproche le plus de la figure de Dieu dans la musique avec une petite poignée d'autres, mais il s'était tout approprié avec succès. On ne pouvait pas fuir Bowie, on devait faire avec sa présence. D'ailleurs, j'attends encore sa réincarnation.

« The Width of the Circle », (The Man who Sold the World, 1970)

Retour à ma période rock. De tous les articles que j'ai lu sur divers blogs, il y en a un dont je me souviens très bien et qui fait partie de mes préférés, c'est un article de Guic' the Old où il donne son top 5 des « disques que "ce disque, j'adore m'endormir dessus" ». A ce top 5 incontestable, j'aimerais rajouter ma touche : Live at Santa Monica '72, endormissement prévu sur « The Width of the Circle ». Ce live, j'ai dû l'écouter des dizaines de fois, et comme tout disque live, il est long, le son est assez homogène, et il y a forcément un titre super long dessus. Ce titre, c'est celui où Mick Ronson se fait plaisir, et celui où je finis par m'endormir paisiblement. Je me suis tellement endormi sur ce disque, que lorsque je tombais sur ce morceau dans le train avec mon baladeur, je m'endormais aussi au milieu. C'est une chanson fantastique évidemment, qui regorge de petits passages qui pourraient être un refrain à eux tout seuls, mais bon sang quand on entend ça on comprend plus grand chose à ce qu'il se passe et on entre dans un état second. Alors ça ne correspond pas du tout aux critères de Guic' mais peu importe, chez moi ça fonctionne.




« Golden Years », (Station to Station, 1976)

Le saviez-vous ? J'ai une passion coupable pour le funk, et même pour le disco. Dès que j'entends une rythmique de guitare funk je m'éveille et je sors de ma torpeur. Ca fonctionne tellement bien que c'en est gênant. Rien que là, vous ne me voyez pas, mais j'écoute cette chanson en écrivant et j'ai l'air beaucoup plus en forme qu'il y a 5 minutes – enfin j'imagine, parce qu'évidemment je n'écris pas en face d'un miroir, mais bien face à un écran qui reproduit mon texte, je pense que vous le savez. Et une fois de plus, comment ai-je pu douter qu'ici aussi, David Bowie excellait ? Comment ait-je pu me cacher si longtemps de ce plaisir coupable alors qu'il s'agissait de mettre « Golden Years » en soirée pour régler tous mes problèmes ? Je m'approche de l'ordinateur à la faveur d'une discussion animée sur le meilleur Tarantino, et je glisse, un petit sourire en coin, une chanson du genre maudit. « Non, tu plaisantes, tu mets pas encore du funk ? - C'est pas du funk, c'est David Bowie. - Ah, au temps pour moi. » Me relever pour profiter de l'effet immédiat du rythme dansant sur les convives. Savourer ma victoire, un verre à la main, que je renverse partiellement à chaque déhanchement que je ne peux refréner. 

« Sound and Vision » (Low, 1977)

Il y a un peu plus de deux ans, mon portable m'a lâché, comme trop de ses nombreux prédécesseurs, infoutus de me laisser en paix quelques années. L'heureux élu était un portable merdique qui ne pouvait contenir qu'une seule chanson. Une seule. Et d'ailleurs, une fois cette chanson transférée sur l'engin, le cable a cessé de fonctionner. C'est dire l'ampleur de ma tâche ! J'ai dû, tenez vous bien, sélectionner UNE chanson, une seule, qui devait avoir l'insigne honneur de faire office non seulement de sonnerie, mais également de réveil ! Je ne vous cache pas que la compétition fut rude et que je me suis réveillé trop longtemps avec une pauvre sonnerie Nokia qui me donnait envie de mourir dès le matin. Mais au bout du compte j'y suis parvenu, elle était là, parfaite : « Sound and Vision ». Pas d'introduction en douceur, non, juste trois coups de toms pour lancer l'affaire. Et là, tout s'enchaîne, la rythmique de guitare et piano entremêlés, la basse groovy, la descente de claviers et ce soupir satisfait du défunt Thin White Duke. Vous pourriez contester mon choix en arguant d'un titre trop entraînant pour un matin difficile, ou d'une chanson trop bonne pour être gâchée en réveil, mais laissez moi évacuer tout cela d'un revers de main. Pendant deux ans que je me suis réveillé au son de Sound and Vision, je n'ai jamais regretté mon choix. Comment en vouloir à une journée qui commence ainsi ? La félicité vous envahit dès le réveil et vous poursuit jusqu'à votre première emmerde au boulot. La vie peut parfois être bien triste, et ma journée de lundi l'aurait peut-être été moins si je m'étais réveillé avec cette chanson, deux heures avant d'apprendre la mort de son auteur. Car oui, c'est une sonnerie Nokia pourrie qui m'a réveillé ce lundi, la saloperie de portable m'ayant encore lâché. Mais, croyez-le ou non, même après avoir entendu ce titre près d'un millier de fois, je l'écoute encore avec plaisir.





« Modern Love » (Let's Dance, 1983)

On a souvent dit de Bowie qu'il était un artiste total, et c'était sans doute vrai. S'il s'est lui-même approché du cinéma à de nombreuses reprises, c'est bien les réalisateurs qui se sont inspirés de lui le plus souvent. La première fois que j'ai entendu « Modern Love », j'ai cru à une perle oubliée. Vous savez, ces hits qui n'ont pas résisté à la mort du genre qui les a fait naître, et que certains amateurs de vintage ressortent en disant qu'au final, c'était pas si mal. Le genre de morceaux qui font le bonheur d'une bonne bande originale. Avec sa production tellement 80's, sa batterie et son piano tellement simples qu'ils pourraient sortir de n'importe quel studio, ses choeurs d'un kitsch naïf, je ne pouvais pas croire que j'avais affaire à un artiste d'envergure. Mais il y avait tout de même quelque chose qui se dégageait de cette chanson, suffisamment pour qu'on ait envie d'en savoir plus. Je crois qu'ici, vous avez compris le gimmick. Oui, même pour les tubes 80's cheap, Bowie est le meilleur. La preuve en est qu'il a inspiré de belles scènes de cinéma. Denis Lavant dans Mauvais Sang, imité par Greta Gerwig dans Frances Ha, puis Alison Brie (en bikini) dans Sleeping with Other People, tous se sont dandinés devant la camera sur ce titre de Bowie. Un choix judicieux, car l'effet est toujours le même sur le spectateur : excitation soudaine et plaisir certain. Imparable.

« 'Tis A Pity She Was a Whore » (Blackstar, 2016)

Dans l'astre sombre qu'est le dernier album quasi-posthume de Bowie, difficile de distinguer quelque chose à ressortir, et on a vite tendance à tout juger à l'aune de la mort de son auteur. Mais si je devais choisir une chanson réellement crépusculaire, ce serait celle-ci, plus que le prophétique « Lazarus ». Il y a un tel contraste entre l'énergie du rythme et la mélodie presque fragile de la voix dans cette chanson qu'elle devient tout à fait fascinante. Comme une météorite incandescente, on lui trouve autant de brutalité que d'angoisse, autant de violence que de mélancolie pour un monde voué à disparaître. L'omniprésence du saxophone de Donny McCaslin renforce cette sensation que l'on écoute un chant du cygne, une chanson magnifique et oppressante dont l'issue ne pourra être que fatale, comme l'indique les premiers vers de « Lazarus » : « Look up here, I’m in heaven / I’ve got scars that can’t be seen / I’ve got drama, can’t be stolen / Everybody knows me now ». De Blackstar, je préfère donc retenir cette chanson folle – pour reprendre le terme le plus employé par les clickbaits qui polluent l'internet de 2016 – qui paraît aussi extraterrestre qu'a pu l'être Bowie durant une bonne partie de sa carrière.



« Andy Warhol » (Honky Dory, 1971)

Artiste total, caméléon, dandy pop, tout ça. Bowie a incarné Andy Warhol au cinéma et lui a consacré une chanson. Andy Warhol a inspiré une bonne partie des artistes des années 60 et notamment dans le monde la musique, comme Bob Dylan, à qui Bowie consacre également une chanson, ou comme Lou Reed, à qui Bowie produit un album considéré comme son meilleur. De ce chassé-croisé d'artistes majeurs de la pop, on pourrait certainement gloser pendant longtemps. Malheureusement j'en suis bien incapable car le détail de toutes ces relations, inspirations et productions m'est le plus souvent étranger. Ce dont je suis sûr en revanche, c'est que parmi les rares chansons acoustiques que je connais de David Bowie, « Andy Warhol » est certainement la meilleure. Une chanson simple dans son interprétation mais magnifique dans son écriture. Si je devais faire écouter une seule chanson à quelqu'un pour lui faire comprendre l'effervescence de l'époque, ce serait celle-là. Tout se concentre dans cette chanson et de cette chanson on peut déduire énormément, alors qu'a première vue, on dirait simplement une folk-song sans importance.

« Lady Grinning Soul » (Aladdin Sane, 1973)

La pochette de cette album a beau être mondialement connue, on a tendance à oublier que le piano de Mike Garson qu'il contient est à la base de plusieurs des meilleurs morceaux de Bowie. Parfaite conclusion d'un chef d'oeuvre, « Lady Grining Soul » est en fait une des meilleures fin d'album de tous les temps. Rien que ça. Elle fonde à elle seule un genre de chanson très particulier et tout à fait génial : la balade mélancolique et angoissante, le genre de chanson qui vous accroche immédiatement, et dont vous ne savez jamais si elle est lumineuse ou noire. Un genre mystique que l'on rencontre rarement et qui semble toujours un peu furtif, comme si ce n'était qu'un esprit qui venait hanter des titres aussi différents que « Parade » de Magazine, ou « Who is She ? » de I Monster. Mais à chaque fois, la même fascination. Comme si l'écoute d'un disque aussi monumental qu'Aladdin Sane n'était déjà pas assez perturbante la première fois, David Bowie la termine avec une chanson qui vous fait tout simplement oublier où vous êtes et ce que vous faisiez avant d'entendre cette chanson. La légende dit que ceux qui rencontrent la « Lady Grinning Soul » ne sont plus jamais les mêmes. Ce sont des conneries. S'il est vrai que sa rencontre ne laisse pas indemne, l'esprit qui vient vous hanter n'est ni une femme, ni un homme. C'est Bowie.

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