mardi 1 novembre 2016

Musical blogger : Origins # 1



Ne venez surtout pas me parler de dons naturels, de talents innés ! […] Les génies possèdent tous cette solide conscience artisanale qui commence par apprendre à parfaire les parties avant de se risquer à un grand travail d’ensemble ; ils prenaient leur temps parce qu’ils trouvaient plus de plaisir à la bonne facture du détail, de l’accessoire, qu’à l’effet produit par un tout éblouissant.

[…] Les artistes ont quelques intérêts à ce que l’on croit à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, de poème, de pensée fondamentale d’une philosophe tombait du ciel comme un rayon de grâce.

[…] En outre tout ce qui est fini, parfait, excite l’étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécié. Or personne ne veut voir dans l’œuvre de l’artiste comme elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi. L’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir, il s’impose tyranniquement comme perfection actuelle.

Friedrich Nietzche, Humain trop humain, 1878



Comme l’artiste de Nietzsche, le blogueur musical a tout intérêt à cacher ses tâtonnements, ses recherches et ses lacunes, sans quoi son jugement, qu’il veut assuré et passe souvent pour péremptoire, perdrait toute crédibilité et s’exposerait à un procès pour illégitimité. C’est pourquoi le plus souvent, et ce quelque soit l’âge de l’auteur, on ressent à la lecture d’un critique une forme de supériorité intellectuelle. Le chroniqueur sait, il voit et il donne le sentiment d’avoir un temps d’avance sur nous. Mieux, il a toujours eu ce temps d’avance. C’est un prescripteur, un guide qui sait a priori des choses que nous apprenons. Imaginons un instant quelqu’un formuler une critique sans connaître ses classiques. Cette vision d’horreur, si courante dans la vie quotidienne, est parfaitement absente des blogs musicaux.


Alors oui, c’est vrai « personne ne veut voir dans l’œuvre de l’artiste comme elle s’est faite », mais en ces temps de dictature de la transparence que nous vivons en 2016, ne devons-nous pas tomber les masques ? Ce que vous allez lire ici, vous ne le verrez sans doute pas ailleurs. Montez le chauffage, préparez vos pulls et vos mitaines, « car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi ». Et c’est peu de dire que la formation de ma culture musicale et de mon esprit critique va vous glacer les sangs. Bienvenue à l’enterrement de ma street-cred.
 

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« Ne le fais pas pour les cadeaux ». Personne ne pourra vérifier ma sincérité, mais à bien y repenser, je crois que j’ai tenu ma parole. On m’a si souvent bassiné avec ces mots cette année que je n’avais pas trop le choix. Je n’ai rien dit, rien demandé. J’ai tenu mon rôle. Assiduité, sérieux et piété. Tout le monde est là, j’ai 11 ans et je porte une aube blanche. Cérémonie, prière, hostie, une belle photo, tout le monde a l’air heureux sans que je comprenne bien pourquoi. On rentre à la maison, je bois un verre de Champomy et je me tourne vers ce que j’ai dû ignorer depuis mon arrivée : la pile de cadeaux qui m’attend sur la table. Je jette un regard interrogateur à ma mère qui me donne la permission d’un signe de tête. J’ai réussi l’épreuve, je peux ouvrir mes cadeaux sans passer pour un horrible tartuffe vénal et pourri-gâté. 


Je ne me souviens pas très bien de ce que j’ai eu. Des serviettes je crois, de l’argent probablement. Je me souviens que le dessert au trois chocolats était très bon. En revanche, je me souviendrais toujours d’un cadeau. J’arrache machinalement le papier et en apercevant la boîte, je vois ce que j’espérais : un magnifique lecteur radio-CD-cassette de marque Sharp. 


Pour comprendre la valeur de cet objet à ce moment, faisons un rapide tour d’horizon de l’équipement de la maison. Nous avons une platine vinyle avec un lecteur cassette, et deux paires de radioréveils. Le seul lecteur radio-CD-cassette (le must-have de l’époque) est possédé par ma sœur, qui est une adolescente peu disposée à prêter ses affaires. Mais à partir de maintenant, je suis indépendant. Je peux choisir ma station de radio, acheter mes CDs, et enregistrer mes propres cassettes.


Pour tester ce nouveau lecteur, on m’offre deux CDs : Night on the City du Paolo Fresu Quintet, et la compilation Hit Machine 2001. Aujourd’hui je le sais, il n’existe aucune échelle permettant de mesurer le fossé colossal qui sépare ces deux disques. Le premier m’a été offert par un oncle un peu snob pour m’encourager dans ma pratique de la trompette, le second par un autre oncle, moins snob, qui a dû prendre la tête de gondole dans le Super U local. A l’époque, la différence entre les deux disques ne me frappait pas tellement. J’aimais bien jouer de la trompette et j’aimais bien regarder le Hit Machine. Ces deux activités n’étaient pas vraiment hiérarchisées et correspondaient toutes les deux à ma personnalité. La première facette, scolaire et bourgeoise, était difficile à assumer dans un collège rural mais collait assez bien à mon complexe de supériorité. L’autre facette était nettement plus favorable à ma sociabilité en me rendant probablement plus sympathique.


Pour faire plaisir, je mets d’abord le disque de Paolo Fresu. Cela permet à mon oncle d’ennuyer tout le monde en dissertant quelques minutes sur son choix de cadeau. Mais je constate rapidement que l’effet attendu n’est pas le bon. Ce lecteur est pour moi synonyme de fête et je vois tout le monde écouter religieusement mon oncle, une attitude de circonstance peut-être, mais pas pour moi qui ait évacué l’épisode « hostie » de mon esprit depuis longtemps. Malgré le regard désapprobateur de mon oncle, j’interromps la séance intellectuelle et lance la compilation de hits. Immédiatement, les conversations s’animent et je savoure en silence l’effet produit par mon premier acte de DJing. 


Ces deux disques ont rapidement été remplacés par mes propres acquisitions. Disposant de la somme phénoménale de 10 francs (puis 2€) par semaine, j’ai choisi soigneusement l’album qui aurait l’honneur de recevoir cette fortune. L’heureux élu : Cinquième As de MC Solaar. Encore aujourd’hui, c’est peut-être le CD que je connais le mieux. Je n’ai jamais fait partie de ces personnes capables de citer des philosophes ou des poètes de tête, mais j’ai tellement épluché le livret de cet album que je peux vous sortir les paroles de « RMI », « Arkansas » ou « Solaar pleure » sans me planter, et sans la musique. Quand on me dit « Quoi de neuf ? » j’ai toujours envie de répondre « Rien d’neuf, rien q’du bluff, j’suis veuf, avec les meufs peut-être qu’il faut se la jouer rough and tough. » Evidemment je ne comprenais strictement rien à la quasi-totalité des références d’un des rappeurs aux paroles les plus mystiques qui existe. Mais j’aimais le flow, et je me dirigeais vers la moindre chanson qui avait une bonne scansion.


Rapidement, j’ai eu envie de plus de disques, mais comme l’argent ne coulait pas à flot j’ai dû ruser. D’abord, j’ai accumulé les CDs deux-titres pour écouter à l’infini ce qui passait déjà en boucle à la radio. Eminem faisait partie de mes préférés, mais j’achetais également les tubes, probablement pour chauffer le dance-floor d’une boom que je n’ai jamais organisé. Il faut dire qu’à cette époque pré-ADSL mon principal prescripteur musical avait pour slogan « Hit Music Only ». Le radio-CD-cassette tournait à plein régime, j’en maitrisais toutes les fonctions et bientôt, je n’eût plus besoin de dépenser de l’argent dans des compilations puisque je les faisais moi-même en enregistrant tous mes tubes sur des cassettes vierges. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’avais pas une approche critique de la musique, puisque je me laissais séduire par le premier titre vaguement bien produit martelé sur tous les médias. 


C’était les débuts des NRJ Music Awards et de leur jingle à se taper la tête contre les murs, issu du best-seller de Daft Punk Discovery. Etrangement, « One More Time » aura été la première chanson à provoquer un net rejet chez moi par son omniprésence. Pourtant, j’ai volontiers emprunté l’album à la médiathèque pour l’enregistrer sur cassette. Mon Discovery à moi n’a que 13 titres et ne dure que 55 minutes. Son morceau introductif, comme tout l’album qui suit, est parfait. « Aerodynamic » m’a poursuivi pendant longtemps, et bien que l’écoute massive de Daft Punk n’ait eu aucune influence sur mes goûts de l’époque ou actuels, j’en garde le souvenir d’une grande fascination pour sa richesse sonore. J’avais beau l’écouter et le réécouter, je n’arrivais pas à en percer les secrets. Je ne comprenais pas par quel miracle cet album tenait debout avec des titres si différents. Les influences dance, soul, ambient, hard rock, new wave, ou funk défilaient devant mes yeux et je ne voyais qu’une mélasse électronique qui sonnait plutôt pas mal. Mon ignorance musicale m’aveuglait mais j’étais incapable de m’en rendre compte.


J’ai parfois tenté de sortir du mainstream, en m’intéressant aux goûts de mes camarades. Principalement intéressés par le rap français comme une majorité de collégiens depuis une vingtaine d’années, il fallait que j’y jette une oreille pour établir un contact avec la faune locale. Pas mal de CDs gravés sont passés sur mon Sharp, mais je dois admettre que la plupart du temps, j’ai feint l’enthousiasme pour passer inaperçu. On pourrait penser que j’exerçais là les prémices de mon esprit critique, mais je crois simplement que j’avais du mal à sortir de ma zone de confort. Trop longs, trop secs et trop ancrés dans une culture qui n’était pas la mienne, les albums de rap m’ennuyaient, et finalement MC Solaar resta pendant très longtemps le seul que j’ai écouté et apprécié en entier. Comme toujours, j’attendais que ça swingue un peu ou que ça m’amuse mais c’était trop rarement le cas. 


Comme vous pouvez le constater, à cet instant Paolo Fresu prenait la poussière sur mon range-disque, bien qu’ayant été premier disque ayant pénétré mon lecteur tout neuf. Dans un monde parallèle, par politesse ou par épiphanie, il est possible que j’aie écouté cet album jusqu’au bout. Et peut-être même réécouté. Peut-être aurais-je commencé à nourrir un dégoût pour la musique commerciale, et peut-être aurais-je emprunté des encyclopédies du jazz à la médiathèque. Dans ce monde parallèle, je n’aurais pas arrêté de jouer de la trompette et j’aurais donné mon avis sur Miles Davis avant d’avoir mon bac. Des gens comme cela existent, j’en connais. Mais ce n’est pas mon histoire, la mienne est beaucoup plus banale, et truffée d'objets désuets comme mon lecteur Sharp, mes cassettes, mes CDs gravés et mon modem 56k. 

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