mardi 13 décembre 2016

Celui qui fait son bilan musical de l'année 2016



Ceux qu’on ne sait pas vraiment si on les a écoutés, mais dont on a aimé causer : 

Je ne sais pas si la musique occupe plus de place dans l’actualité aujourd’hui qu’avant, mais le traitement qui lui est réservé semble avoir changé. La chronique, genre journalistique mineur réservé le plus souvent aux plumes acerbes et concises, avait une vocation principalement utilitaire - le lecteur se réfère à l’opinion d’un tiers pour faire le tri dans les cartons de disques livrés chaque semaine. Mais avec Internet, la musique est devenue très facilement accessible tout en faisant exploser la masse de ses productions, et avec le brouillage des frontières du journalisme qui ne parvient plus à faire émerger son opinion du flot d’avis anonymes, la chronique a renoncé à remplir un rôle devenu obsolète. A ce genre déjà moribond quand votre serviteur a commencé à s’y exercer voilà quelques années, s’est substitué la critique, prose ambitieuse dans le fond qui entend rétablir l’autorité de l’expert face à l’amateur en se parant des atours du chercheur en histoire de l’art sans en avoir l’exigence intellectuelle… bien qu’étant elle aussi l’émanation du brouillage de frontières évoqué ci-dessus. C’est ainsi qu’en 2016 sont parus des disques dont il a semblé qu’on a presque autant aimé en parler que les écouter, si ce n’est même davantage.

Chacun des trois disques que j’ai choisis ici, pour avoir apprécié les écouter, m’a systématiquement paru être analysé sous un angle autre que celui de son contenu. Pour quelques lignes sur le rapport de David Bowie au jazz, combien sur son rapport à la mort et sur les circonstances de son enregistrement ? Et sinon, saviez-vous que le fils de Nick Cave était mort ? Et que Nicolas Jaar était d’origine chilienne ? Je dois avouer que je suis beaucoup moins l’actualité musicale que je ne le faisais, et que ma quantité de lecture sur le sujet a donc fortement diminué. Mais je crois que je n’ai jamais eu autant ce sentiment étrange de ne pas savoir si certains articles parlent d’une personne, d’un disque, d’un livre ou d'une exposition d'art contemporain. Vous direz que je suis affreusement réactionnaire et incapable de sortir d’une grille de lecture pré web 2.0, et vous aurez raison. Mais voilà, j’ai parfois ressenti comme un vide. Comme l’absence de ce puits de science qui viendrait m’expliquer les influences musicales qui parcourent Blackstar plutôt que de me faire la chronique médicale de son auteur. L’absence d’un fan de toujours qui m’aurait fait comprendre l’évolution des Bad Seeds depuis le départ de Mick Harvey au lieu de tenter le diagnostic psychologique du leader du groupe. L’absence du rat de l’underground électronique qui m’aurait convaincu que Nicolas Jaar n’était pas juste un flambeur sans essayer de lire le disque comme la résonance de la désastreuse année 2016 sur le plan géopolitique.

 
Bref, l’absence d’un texte que je n’écrirais pas, car comme vous le voyez, moi non plus je ne sais plus parler de disques sans chercher à disséquer de quoi sont-ils le nom

Ceux dont on sait très bien qu’ils jouent au plus malin, mais qu’on ne sait pas arrêter :

Il y a ces fameux albums qui se révèlent après plusieurs écoutes, et il y a ceux qui vous balancent tout dès le début. Sans préambules, sans filtres et sans détours, ils vous annoncent rapidement la couleur, et vous savez avant même de les avoir terminé ce que vous en pensez, et ce que vous en penserez dans un mois. Leurs qualités sautent aux oreilles aussi bien que leurs défauts et leurs secrets ne cherchent jamais à vous fuir. C’est probablement cette sincérité désarmante qui les rend si attachants, si difficiles à lâcher. Cette année deux albums ont joué aux équilibristes, cherchant à atteindre l’originalité en partant de genres pourtant proches du cliché, et sans tomber dans le mauvais goût. Alors il est évident que l’équilibre est instable. D’ailleurs, sur mes multiples écoutes de City Sun Eater in the River of Light de Woods, j’ai systématiquement sauté le pénible « Politics of Free », tout comme « California » n’eût besoin que d’une écoute pour me convaincre de sa nullité sur Awaken, My Love de Childish Gambino. 

Mais c’est bien parce que ces chansons concentrent les défauts de leurs albums respectifs que leurs congénères sont d’autant plus attirantes. Il y a paradoxalement comme une énigme que l’on tente de résoudre lorsque l’on est face à des chansons qui font si peu de cas de leurs origines. De la pure pop aux accents exotiques ? Un hommage appuyé jusqu’au pastiche de la black music des 70’s ? Voyons, une telle naïveté cache forcément des intentions plus complexes. Mais après une vingtaine d’écoutes, le mystère reste entier, on ne trouve rien là-dessous, si ce n’est une poignée de chansons qui vous restent dans la tête durant des semaines, au point que vous les infligez à chaque soirée pour vous assurer de ne plus être seul dans votre tourmente. 

En musique, l’évidence est une drogue, et celle que dégage ces deux albums vous donne envie de vous l’enfiler en intraveineuse pour qu’elle ne vous quitte plus, même si vous êtes conscient qu’il y a mieux à faire.

Ceux qui étaient là avant d’être publiés et qu’on aimé aveuglément :

Il faut mettre fin à l’omerta : oui, nous avons des chouchous. Et par nous, je n’entends pas les professeurs, bien que l’affirmation se vérifierait également, mais bien les personnes qui prétendent établir une liste des meilleurs disques de l’année. Oui, tel un coach qui s’obstine à titulariser des joueurs même s’ils ne sont pas au top de leur forme, certains sont sur la feuille de match quelque soit le niveau de leurs prestations. Ty Segall et Thee Oh Sees sont là depuis des années, ils sont cette charnière centrale à laquelle on ne touche pas parce qu’on sait de quoi elle est capable.

Et même si le gars Ty Segall a troqué l’orfèvrerie de Manipulator pour un exercice de métallurgie industrielle qui renoue avec la ferveur criarde de ses débuts, on continue de l’aimer pour sa capacité inouïe à nous secouer avec des riffs sortis de n’importe où. On l’aime pour des chansons comme « Diversion » qui sonnent comme du Plastic Bertrand shooté aux stéroïdes ou pour ses expérimentations sonores aussi spontanées qu’efficaces. En revanche, on ne peut pas dire que Thee Oh Sees nous ait pris par surprise. Le début de A Weird Exits est exactement comme on l’attend, et confirme notre choix d’aimer l’album avant de l’écouter. Mais même si l’album connaît ensuite quelques soubresauts punks, il ralentit progressivement le rythme et se laisse lui aussi aller à des expérimentations qui accentue l’ambiance psychédélique qui a toujours été présente chez les californiens. A peine le temps de digérer la nouvelle perle pop-retro « The Axis » qu’on nous emmène sur un second album qui semble relancer la vieille tradition de mettre des morceaux plus longs et expérimentaux sur la face B des vinyles. Thee Oh Sees poursuit ici sa mutation sans être toujours facile à suivre et étoffe si c’était encore possible l’étendue de son registre sans pour autant passer pour ambitieux.

On nous aurait fait écouter les deux disques à l’aveugle qu’on les aurait peut-être jugés différemment, mais même si aucun des deux n’est ici aujourd’hui pour la même raison que celle qui leur a donné leurs places d’office, ils n’en méritent pas moins d’être cités au titre de réussites de l’année. 

Ceux qu’on n’attendait pas vraiment, mais qui ont su se faire une place :

A force de traîner sur les blogs et autres webzines on croise un nombre infini de noms, qui nous conduisent systématiquement à dire « Oui, j’en ai entendu parler » dès que quelqu’un nous parle de quelque chose. Et ce n’est même pas que du snobisme mal placé, on a effectivement entendu parler de pas mal de monde, mais pourtant on n’a fait l’effort d’en écouter qu’une poignée. Chaque année, certains passent de la catégorie « Je vois vaguement ce que c’est et j’ai la flemme de m’y intéresser » à « J’ai hâte d’écouter leur prochain album », ce qui doit être considéré comme un petit succès, surtout si l’on envisage que pour certains, dont on parlera plus tard, la trajectoire est inverse. Pourquoi cette année et pas avant ? Un bon mot, un lobbying convaincant, un vide à combler, un clic machinal qui ouvre les portes d’un clip bien monté… les raisons sont infinies, et pour quelques-uns qui saisissent l’opportunité pour montrer tout ce qu’ils ont, combien sont retournés dans l’obscurité ?

De Mars Red Sky je savais que c’était un groupe de stoner français. Mais bien qu’étant plutôt client du genre, je dois avouer que je ne me rue pas immédiatement sur ce type de sorties. Comme souvent, c’est grâce à une finesse et à une ouverture inhabituelle que je fus séduit. Cependant, ce n’est pas tellement l’incursion pop-rock de « Friendly Fire » que je retiens le plus du formidable Apex III mais bien davantage ses introductions planantes, ses mélodies enivrantes ou ses excellentes parties chantées… bon, après c’est un album de stoner hein, si ça fonctionne c’est aussi qu’il y a quelques bons riffs qui tâchent et qui donnent envie de secouer la tête. C’est précisément tout ce qu’on veut voir dans un album de ce genre, avec ce petit « je-ne-sais-quoi » qui donne envie d’y retourner. 

De Michel Cloup je savais que c’était un chanteur doté d’une bonne côte chez mes aînés, en raison de sa participation au groupe Diabologum… pour lequel je n’ai pas d’affection particulière. A vrai dire pour Michel Cloup on était plus proche du boycott que du rendez-vous raté, car j’avais vraiment cette sensation qu’il n’était pas pour moi. Un sentiment qui demeure encore tant l’attachement tient à peu de choses. Pour un chanteur qui accorde tant d’importance à ses mots, cela tient du miracle d’avoir réussi à me séduire avec des paroles pourtant loin d’être ce qui m’attire le plus. Et pourtant, des titres comme « Nous qui n’arrivons plus à dire nous » sont d’une telle force que mon cynisme s’effondre rapidement, bien aidé par un travail instrumental qui, pour le coup, se rapproche de ce que j’aime le plus dans le rock en général. Ce mariage tenant de l’oxymore dans mon esprit relevait du quitte ou double, et à vrai dire j’ai l’impression qu’il ne fut aucun des deux, mais juste un album que j’ai aimé d’un bloc. 

De Kevin Morby, je ne savais pas grand-chose à vrai dire. Mais deux passages à la Route du Rock la même année, ça vous pose un bonhomme. A grands renforts de promo, le clip de « I Have Been to the Mountain » s’est frayé un chemin jusqu’à moi, jouant à merveille son rôle de cheval de Troie. Avouez-le, cette chanson, qui compte parmi les meilleures produites cette année, n’a pas grand-chose à voir avec le reste de l’album, qui opère un alliage parfait entre folk vintage et pop indie. Sans tomber dans l’écueil de l’album qui en fait trop, ni dans celui de l’album où tout se ressemble, Kevin Morby nous signe un album qui figure parmi les meilleurs du genre depuis quelques années. Il remplace avantageusement l’absence de Kurt Vile dans la catégorie précédente cette année et surpasse même de peu les dernières productions de cet autre fan d’un certain prix Nobel de Littérature dans mon cœur. Morceau de bravoure de l’album qui porte son nom, « Singing Saw » est une des nombreuses raisons pour lesquelles Kevin Morby fait une entrée fracassante dans le cercle fermé des artistes que l’on risque de recroiser régulièrement en ces pages.

Ceux dont on n’attendait pas forcément beaucoup, mais qui déçoivent quand même :

A y repenser, Kanye West est un rappeur que j’aime bien. J’ai beau accumuler les tournures de phrases pour montrer mes réserves sur le personnage, j’étais plutôt de ceux qui avaient été convaincu par son premier exercice vraiment mégalo My Beautiful Dark Twisted Fantasy quand beaucoup marquaient une vraie rupture avec ses albums précédents, pour lesquels j’ai également de l’affection. Cinq ans plus tard, Kanye West est une super star méta, les articles qui parlent de lui parlent plus de « notre ère », des médias et de sa personnalité que de sa musique, au point où il aurait pu rentrer dans la première catégorie de cet article si j’avais aimé son disque. Parce qu’il y a peut-être plein de choses à dire sur le processus de création de cet album, il n’en est pas moins décousu et pénible à écouter sur la majorité de sa longueur bien trop importante. Quelques titres ressortent évidemment, certains plus que d’autres pour avoir été incarnés par Aziz Ansari et Eric Wareheim, mais tout cela donne le sentiment d’écouter les titres d’une très bonne mixtape qui auraient été noyés dans un LP. Je t’en prie Kanye, cesse de considérer que tout ce qui te concerne vaut de l’or et apprend à trier le bon grain de l’ivraie.


 Que dire sur Animal Collective ? Groupe phare de la fin des années 2000, symbole de l’influence de Pitchfork sur le monde de la musique, on leur prédisait un destin à la Radiohead. Las, entre aventures solos mitigées et difficile succession de l’extraordinaire Merriweather Post Pavillion, Animal Collective parait désormais appartenir à un monde révolu. Et ce n’est pas ce dernier album bien fadasse malgré son côté pop qui va venir nous contredire. Et si c’était ça le destin à la Radiohead, se faire descendre 7 ans après son chef d’œuvre pour ne pas avoir su l’égaler ?

« From the Ritz to the rubble » chantait Alex Turner il y a dix ans pour témoigner de ses déboires à rentrer dans une boîte de nuit à la mode. « … to the Ritz again » chanterait-il aujourd’hui après qu’il ait enterré les derniers oripeaux de son image de jeune anglais du cru pour la tenue de rockstar californienne à la mode. Ça fait déjà quelques années que Turner passe pour un jeune ayant vieilli trop vite, mais il faut avouer que cela n’a jamais autant frappé qu’avec le deuxième album des Last Shadow Puppets. Alors que le premier avait convaincu tout le monde qu’il avait tout le talent nécessaire pour devenir un songwriter sur lequel compter, celui-là achève de confirmer qu’il ne sait plus vraiment où il a caché son intuition géniale. Album bâclé et souvent mal produit, Everything You’ve Come to Expect compte quelques bons titres qui ont l’effet involontaire de surprendre, signe que l’on n’y croit plus vraiment. « The long-awaited second album from the Last Shadow Puppets  is a lavish California confection […] it makes very clear that frontmen Alex Turner and Miles Kane are sexy men with sexy lives having lots of sexy sex with their sexy girlfriends. » nous dit Pitchfork. Pas mieux.

2 commentaires:

  1. Originale de faire un top comme ça. J'approuve à 100% l'idée !

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    1. Merci ! La suite arrive, dans un registre plus classique cependant, avec moins de catégories et plus de disques cités.

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