mardi 22 mars 2011

Shapes Have Fangs - Dinner in the Dark

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le garage est un art délicat. Ou du moins l'est-il devenu à notre époque. Car après plus de quatre décennies d'existence, faire du garage aujourd'hui peut apparaître comme une solution de facilité, comme un exercice qui demande peu d'efforts. Force est de contaster qu'on ne pourrait se tromper davantage. Essayons d'imaginer quelques secondes le nombres de jeunes qui font du rock dans leur garage, rien qu'aux Etats-Unis. Comparé aux nombre très réduits d'albums de garages qui traversent les mailles du filet pour arriver entre les mains d'un blogueur français (breton de surcroit), on comprend qu'il y a eu un écrémage énorme. Et on ne peut oser affirmer que les quelques élus n'ont pas fait preuve d'une certaine virtuosité dans l'art de sonner brouillon. Aujourd'hui c'est le groupe texan de Shapes Have Fangs qui nous intéresse, venant d'Austin, foyer musical réputé pour son rock psychédélique depuis déjà de nombreuses générations. C'est dont sans surprise si le garage de Shapes Have Fangs nous renvoie tout droit en 1967, point de départ d'un rock brouillon stupéfiant voué à un grand avenir.

Je parlais d'un art délicat, mais à quoi reconnaît-on un artiste garage ? Déjà, il sait montrer un certain respect pour ses aînés, et ne renie pas les codes du genre, aussi clichés puissent-ils paraître. C'est donc en toute franchise qu'il lancera ses chansons par un classique « one, two, three, four ! » pour enchaîner sur 2 minutes d'une vacarme de guitares continu, à peine cassé par quelques variations et tentatives de solos. Le tout finira dans des hurlements et des larsens, comme il se doit. Shapes Have Fangs respecte cela à la lettre dans son « Ghost in the Mirror ». Dans cet album on entend en vrac du Velvet Underground avec ce son de guitare acide toujours au bord du scandale sonore, on entend également un peu de Sonics dans cette nonchalance un peu pop qui caractérise chaque chanson. Et puis aussi des artistes plus contemporains comme les inénarrables Brian Jonestown Massacre ou le Black Rebel Motorcycle Club, qui eux-aussi avaient intelligemment assimilés tout le rock de la fin des 60's pour resservir des chansons qui paraissaient aussi vieilles qu'actuelles.

Dinner in the Dark commence donc par trois réels chef-d'oeuvre de rock psychédélique garage, à base de gimmicks de guitare ultra-entendus et de refrains qu'on a l'impression d'avoir toujours connu, qu'on ne saurait faire plus convaincants et plus fédérateurs. Mais l'artiste garage sait bien que son art peut provoquer assez rapidement une certaine lassitude. C'est pourquoi il prend bien soin de ne pas trop tirer sur la corde. « Terlingua » ralentit le rythme, et propose un instrumental psychédélique classique mais pas moins redoutable. Cette petite pause permet à un « Cry Baby » qui rappelle les White Stripes de relancer la machine. La seconde pause du bruitiste « The Spoils » crée une tension qui se relache brutalement avec « Shapes Theme » dont le rythme rappelle les grandes heures des Monks. Et s'ensuit l'exploit notable de conserver une énergie constante sur 6 minutes. Vous l'aurez compris, l'artiste garage n'est pas seulement un orfèvres de la chanson furtive, il doit aussi faire preuve de talents d'architectes pour son album, afin de ne pas tomber à plat au bout de 3 chansons.

Dinner in the Dark est donc un album de garage remarquable à tout point de vue. Rapide, intense, il ne s'épuise jamais au fil des écoutes malgré une piste bruitiste bien dispensable (« Sulphur and Mercury »), grâce à des chansons dont l'énergie brute et éphémère ne donne envie que de l'écouter en boucle. Shapes Have Fangs ont également su se construire un son bien identifiable malgré une marge de manœuvre très réduite, et on ne peut que saluer l'extrême qualité du son dans sa crasse. Les lignes de basses chaleureuses arrondissent les angles escarpés des guitares, et font de chaque chanson un régal, au-delà de l'aspect purement cathartique de l'énergie dégagée. Moins pop que les Mind Spiders et moins kitsch que les Smith Westerns, Shapes Have Fangs assument totalement leur héritage et sont donc d'autant plus attachants. Et dans un genre où l'on ne peut plus vraiment prétendre être original, c'est sans doute ce qui compte le plus. 




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2 commentaires:

  1. Merci pour le lien et l'article vachement intéressant! ;-)

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  2. Ah ça fait plaisir de lire cette chronique (la mienne est programmée dans les prochains jours). C'est vraiment un des albums les plus frais et réjouissant du moment !
    Mon disque garage de ce début d'année.

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