jeudi 24 mars 2011

Viol - Gun Street

Depuis un moment que je traîne sur les blogs, le nom d'Ernesto Violin m'est devenu familier. Je l'ai toujours considéré comme un obscur chanteur français un peu bizarre au pseudo faussement subversif (Viol*). Bref, comme on ne peut pas tout écouter, j'ai passé mon chemin. Mais la force de persuasion de Thomas, tenancier du Golb, a enfin eu raison de mon indifférence. Je me renseigne donc sur cet artiste intriguant qui est bien loin d'être ce que je pensais, puisqu'il est au contraire au cœur d'une bataille menée par une poignée de blogs pour le faire reconnaître par plus de monde que son petit cercle de fans. Loin d'être prétentieux, Ernesto Violin est en fait un musicien discret et modeste, mais pourtant extrêmement talentueux.  Je ressens soudain le désir irrépressible de m'enfiler toute sa discographie, déjà riche de 6 albums et un EP, la majeure partie étant sortie depuis seulement 3 ans. Ce grand passionné de littérature (particulièrement de Barbey d'Aurevilly et Faulkner d'après sa "bio") habille ses textes sombres de folk et de pop, voire de rock selon les humeurs. Après un Welfare Heart l'an dernier qui, dans la continuité de l'excellent Love Boat, montrait sa facette la plus pop, Olympus in Reverse il y a quelques mois m'enchantait davantage avec un certain retour à une musique plus énervée, mais pas moins touchante.

A chaque fois, ce qui caractérise les albums d'Ernesto Violin c'est cette émotion brute proprement saisissante, qui naît de la collusion momentanée entre la sincérité de l'interprétation et la grande qualité du songwriting. Car si les albums de Viol sont bons, c'est parce que chaque chanson, même prise à part, est bonne. Cette succession miraculeuse de moments de grâce qui jaillissent de chansons pourtant rudimentaires m'a rappelé la touchante simplicité du Mary des Faster Gore Core Girls. Mais la comparaison s'arrête là. Car musicalement et textuellement, Gun Street lui est bien supérieur. Ernesto Violin fait preuve d'une finesse remarquable dans ses compositions, atteignant régulièrement des sommets comme le dernier tiers de la chanson éponyme, qui fait décoller la chanson avec un solo de guitare plus inspiré que ceux d'Olympus in Reverse, et la fait atterrir tout en douceur avec ce petit final de basse, trait d'union avec  le folk simple de « Belle of Cardiff ».

L'album n'a pourtant pas commencé de façon si lumineuse avec le très sombre « Ballad of Ian Brady », qui pourrait nous rappeler la somptueuse « Ballad of Hollis Brown » de Dylan, mais qui choisit pourtant un chemin différent. Elle nous fait entrer dans la tête d'un serial-killer pour enfants avec des paroles d'une noirceur sublime, soutenues par ces quelques accords de guitare qui n'en finissent pas d'accentuer la tension. La suite est plus calme et fait montre d'une des qualités que je préfère chez Ernesto Violin, à savoir son chant, porté par des mélodies et un rythme toujours parfaits, qui compensent largement la pointe d'accent français qui aurait pu me repousser depuis longtemps. Les paroles et les arpèges de « Moskstraumen » vous hantent littéralement et le seul moyen de s'exorciser est de l'écouter, encore et encore. D'ailleurs chaque chanson fonctionne ainsi, tels des esprits elles semblent vous habiter, et les mélodies d'apparence gaies ne font que renforcer l'atmosphère sublime et terrifiante de Gun Street.

Au delà de ses nombreux titres mémorables, c'est ce sentiment d'entrer dans un monde parallèle qui donne tout son cachet à l'album. Car toutes les chansons ne sont pas d'une égale qualité, mais l'émotion qui se dégage de l'ensemble est si prenante qu'elle porte n'importe quel passage à un paroxysme de tension déchirante. Si le milieu de l'album peut apparaître plus creux, surtout après l'extatique « Pamela's Great Dane », il marque surtout un repos salvateur avec ses airs faussement naïfs, et ne fait qu'étendre encore plus la diversité d'expression d'Ernesto Violin. Deux ballades d'une mélancolie fascinante concluent l'album, entre la simple et pure « Love is not Enough » et la magnifique « The Last Waltz » qui semble sonner véritablement la fin de l'aventure  avec son introduction angoissante qui débouche sur l'apparition soudaine d'un banjo country, comme une délivrance. L'apogée du talent d'Ernesto Violin semble résider dans cette chanson allante et simple qui vous laisse complètement hébété et béat d'admiration, après tous ces morceaux qui ont joué à l'ascenseur émotionnel avec votre coeur.

Tel un Bradford Cox français, Ernesto Violin ne s'arrête jamais, et n'en finit pas de nous surprendre et de nous charmer en dévoilant à chaque album plus de ses qualités. Véritable pépite bien enfouie dans les méandres d'Internet, Viol mériterait grandement qu'on le fasse briller un peu plus. Car à l'heure où tout le monde peut accéder à une certaine reconnaissance, ce ne serait que justice que l'on porte enfin aux nues un des artistes les plus prolifiques et les plus talentueux de la scène française**. Bien plus qu'un simple "laptop album" qu'on passe à ses copains pour se faire mousser, Gun Street est un véritable bijou de folk  country dépouillé qui devrait être écouté par tous les amateurs du genre.




A lire également sur Le Golb. En écoute et en téléchargement gratuit sur le Bandcamp de Viol.

*: Même si je suppose qu'Ernesto Violin assume pleinement ce choix, il est tout de même dommage de se priver d'un nom si attachant pour lui en préférer un qui fait fuir la moitié des auditeurs potentiels.
**: Dans ce genre particulier, car selon les domaines, la scène française n'avance pas toujours à la même vitesse.


8 commentaires:

  1. Bon t'es chiant, j'avais écouté les deux précédents qui étaient bien, donc j'avais pas spécialement envie d'en entendre encore un. Mais vu que tout le monde en dit énormément de bien, je vais devoir l'écouter. Ajoute à ça la comparaison avec Bradford et c'est bon, je me jetterai presque dessus. :)

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  2. La comparaison avec Bradford Cox tient plus dans la façon d'aborder la musique que dans leur musique elle-même. Mais si t'avais bien aimé les deux précédents, tu devrais adorer celui-là, il est plus sombre, plus décharné, il te prend vraiment aux tripes.

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  3. Je suis jusqu'à présent passé à travers les mailles du filet de ce Viol. Nons pas que je snobe, mais je n'ai pas vraiment accroché. Bon, je retourne essayer, alors!
    ;-D

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  4. Quand je dis 'ce Viol', je veux direv que j'ai écouté les précédents mais sans déclenchement...

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  5. Le problème avec Viol, c'est que tu hésites à faire des jeux de mots pourris, parce que ça tourne tout de suite au mauvais goût... c'est chiant.

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  6. Un très grand Viol qui n'est de toute façon jamais petit :) Ma critique est prête depuis un bail, il faudrait que je pense à la publier !

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  7. @Mmarsu: Si tu ne t'es jamais senti à l'aise dans un Viol, je ne sais pas si celui risque de te plaire davantage...

    @Benoit: Oups, j'ai cédé à la tentation du jeu de mots pourri !

    @Benjamin F: Cet album n'a pas eu beaucoup de retours (enfin je veux dire, encore moins que d'habitude), alors ça mériterait un petit 9 chez Playlist ! (le premier de l'année !)

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  8. Ce qui fait la différence chez ce garçon, c'est la passion qu'il affiche sans retenue aucune, c'est aussi ses textes et la manière dont il marie souvent l'horreur et l'amour. Il y a tout ça dans ce disque.
    Après on est bien d'accord, Ernesto Violin, ça donne si bien, dommage de pas signer les disques de ce nom là ...

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