lundi 13 juin 2011

WU LYF - Go Tell Fire to the Mountain

WU LYF, histoire d'anges déchus

par Soren Lujeilov – le 09/06/2021, à 14h12.

L'autre jour je regardais le programme de Bonnaroo qui commence demain, et dans la programmation du dimanche je suis tombé sur un nom qui sonnait familier: WU LYF. Ca m'a évoqué quelque chose, mais il a fallu que j'aille voir sur Wikipedia pour pouvoir me rappeler qui ils étaient exactement. « WU LYF était un groupe de rock anglais, formé en 2008 à Manchester. Ils sont principalement connus pour avoir fortement attiré l'attention des médias lors de leur premier et unique album, Go Tell Fire to the Mountain, sorti en 2011. » Évidemment, maintenant je m'en souviens presque comme si c'était hier. WU LYF, la sensation de 2011. Je commençais tout juste à écrire sur un blog, dont je ne me souviens plus du nom. Le programme de Bonnaroo indique que le groupe jouera l'intégralité de l'album sur scène, à l'occasion des dix ans de sa sortie.

Dix ans. De nos jours c'est énorme. Chaque année révèle une quinzaine de groupes prometteurs dans un jeu de chaises musicales que plus personne n'arrive à suivre. Alors WU LYF, il y a dix ans, avec un album, vous pensez bien qu'il m'en fallait plus que ça pour que je m'en souvienne. D'ailleurs, vu la scène minable sur laquelle ils sont programmés, à mon avis je ne dois pas être le seul qui n'est pas capable de les identifier immédiatement. Il me semble que je m'étais intéressé à leur cas tout de même. J'ai retrouvé un live-report de leur concert aux Transmusicales, et la chronique de leur album. Même en la relisant, je suis bien incapable de me souvenir à quoi ça ressemblait. J'avais été assez expéditif. « Beaucoup de bruit pour un album qui ne fait que répéter la même formule sur 10 chansons, avec une prétention incroyable. Intéressant à petites doses, fatigant sur la durée. 4/10. » C'est assez gênant voyez-vous, de se relire dix ans après et d'être parfaitement incapable de se dire « Oui, j'avais raison ». 


Vous imaginez bien que toute cette histoire m'a profondément intrigué, et je me suis donc mué en spéléologue du Web pour retrouver toutes les réactions d'époque. Mes trouvailles n'ont pas été très éclairantes. En 2011, on parlait davantage stratégies marketing que musique. Je suis retombé sur des logorrhées d'une futilité effarante à propos d'un album de Radiohead, ça fait froid dans le dos. La crise de l'industrie musicale, voilà tout ce dont on parlait. Ça paraît bien peu de choses quand on voit qu'aujourd'hui les dernières poules aux œufs d'or des majors comme Emma Leprince continuent à vendre des bouses par palettes de mille. Et donc, la plupart des critiques de l'album de WU LYF consistent à décrire le mystère qui règne autour du groupe. Indépendance totale, auto-production, fuite des médias, etc... Je sais ce que vous vous dites « Bah, c'est pas les seuls... » Je suis d'accord, mais à l'époque il faut croire que c'était inédit. Moi-même je n'ai pas su éviter cet écueil, puisqu'il est évident maintenant que toute ma critique était influencée par un ras-le-bol autour d'un buzz médiatique creux et absurde. « Groupe principalement connu pour le fait que personne ne sait rien d'eux. » Voilà quelque chose de constructif !...

Mais il y a désormais une réelle excitation à réécouter Go Tell Fire to the Mountain, totalement sorti de son contexte. Quand j'y pense, je les plains un peu, ces Mancuniens. En relisant des articles sur eux, on se rend bien compte que tout ce qu'ils voulaient, c'était faire de la musique sans qu'on en fasse tout un plat. Ils ont voulu couper l'herbe sous le pied de la presse britannique, et ils ont appris à leurs dépens que la presse se nourrit de tout, même de rien. Et voilà où ils en sont maintenant, à jouer pour les quelques membres restants de leur fondation sur une petite scène de Manchester, Tennessee. Avec un chanteur qui a fait le coup de Richey Edwards [chanteur des Manic Street Preachers, disparu et présumé mort depuis 15 ans ndlr], sans doute parti vivre chez les Achuars d'Amazonie pour fuir les médias. Je les plains un peu car aujourd'hui je suis sans doute en meilleure position pour écouter leur album que je ne l'étais à l'époque.

Et cet unique album est une pépite. Une vraie, du genre de celles qu'on trouvait au milieu d'un tas de vase et de cailloux au Klondike. Un album qui sonne comme s'il avait été enregistré hier. Mieux, comme s'il était enregistré en temps réel. Il est certain qu'à l'époque ce genre d'album ne pouvait supporter l'attente médiatique. Il est imparfait, assez répétitif, et il contient toutes ces petites choses qui font qu'on descend un album. Un chanteur qui en fait un peu trop, des chansons qui ont l'air prétentieuses, avec cet orgue et cette batterie emphatique. En bref, un orgueil luciférien qui ne pouvait que faire tomber rapidement l'album dans l'oubli. Mais dans mon investigation, j'ai retrouvé une brève correspondance avec mon confrère britannique Orson «Evil» Jule, qui m'assurait que cette grandiloquence n'avait rien d'intentionnel, qu'elle n'était pas un cache misère. Il me disait qu'au contraire, WU LYF faisait preuve d'une humilité impressionnante en livrant un album qui peut paraître à première vue déceptif, volontairement imparfait, alors qu'il n'est que l'exacte pensée de ses auteurs, sans artifices.



Je l'avais gentiment incendié de bêtises sur le moment, mais le temps lui a donné raison. En fait, Go Tell Fire to the Mountain semble inspiré en grande partie par le roman Go Tell It on the Mountain [La Conversion en français, ndlr] de James Baldwin, paru en 1954 et dont il tire manifestement son nom. Baignant dans une atmosphère complètement mystique, et décrivant le tourment d'un jeune homme tiraillé entre le dogme et ses désirs, le roman est pourtant d'une sincérité poignante. Dans les deux œuvres, la prose s'enflamme parfois dans des élans bibliques et grandiloquents qui confinent aux ridicule, mais expriment une sorte d'aliénation du personnage, comme le désir vain de sortir du langage. Et l'album de WU LYF, déjà saisissant en lui-même, prend une dimension impressionnante quand on l'écoute sous cet angle. Tout se met en place, les cris du chanteur, la guitare à la fois claire et nébuleuse, et surtout la batterie débridée qui semble refuser de tenir un rythme constant et préfère s'exprimer par éclats. WU LYF ne joue pas de la musique pour sonner d'une façon ou d'une autre, ils jouent de la musique comme un combat, un revendication de leur identité. Tout cette emphase n'est pas vaine, c'est le moyen d'expression des Mancuniens, comme si c'était le meilleur moyen de se mettre à nu, à l'instar de James Baldwin.

De l'introduction funèbre de « L Y F » à la conclusion incandescente de « Heavy Pop », tout rayonne d'humanité. Ce sentiment culmine d'ailleurs sur « We Bros », qui porte pour la première fois en elle la lueur d'un compromis. Mais c'est bien la seule, car ailleurs rien n'est fait pour convaincre l'auditeur rapidement. Les débuts rauques de « Such a Sad Puppy Dog » paraissent volontairement longs, comme pour accentuer l'apogée atteinte par le morceau dans sa deuxième partie. Ce sont ces petits défauts qui nous attachent à l'album, et l'on apprécie que davantage tout ce fatras de cris et d'explosions, terrifiant dans sa solennité et jouissif dans sa spontanéité. Car Go Tell Fire to the Mountain n'est pas juste un album qui se révèle en s'intellectualisant, il parle aussi directement aux sens, sans réfléchir. On a l'impression d'entendre Panda Bear qui sample les guitares de Foals ou des Stone Roses, ou quelque chose approchant. Mais WU LYF refuse toute comparaison, et ne fait que chercher à s'échapper, sans arrêt. Comme le Bartleby de Melville qui serait enragé, il refuse tout, quelques soient les conséquences, mais jamais de manière frontale. Bien sûr, tout cela tient davantage de la posture qu'autre chose, mais c'est ce qui façonne l'album réellement, le refus, la fuite, le tourment.

Tout n'est que vagues dans cet album, et dès que l'on arrête de prendre du recul ou de le juger selon des grilles éphémères, on y voit un monde dans lequel il fait bon se perdre. WU LYF assume tout, ses excès et ses erreurs, et Go Tell Fire to the Mountain ne semble être qu'un manifeste de l'immédiateté, du « ici et maintenant », qui apparaît sous les traits les plus improbables, avec le ton d'une musique qui se veut éternelle. Dès lors ce n'est  pas une surprise si l'on a oublié WU LYF aujourd'hui. Trop gonflé pour être apprécié sincèrement sur le moment, trop fugace pour laisser un souvenir marquant. Je n'irais pas voir WU LYF en concert dimanche. A quoi bon, alors que la magie de l'instant est gravée sur cet album, pour toujours, prête à revivre à l'envi. Go Tell Fire to the Mountain était un album à réécouter à tête reposée. S'il n'est pas l'album de l'année 2011, il est certainement pour moi l'album de l'année 2021. Pas qu'ils aient eu 10 ans d'avance, loin de là, mais cette musique s'apprécie davantage dans la confidentialité. Tout s'éclaire maintenant.

4 commentaires:

  1. Vraiment en décalage avec toi sur le disque (sympathique dans son concept mais assez pauvre en termes de compositions) mais complètement d'accord sur le reste(le traitement lié à l'instant T, les questions sur le marketing, l'industrie du disque & co...). L'angle de l'article est bien vu du coup. J'en parlerai demain pour ma part.

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  2. J'pense que tu as raison, les compositions ne sont pas époustouflantes, mais pour une fois je n'ai pas cherché à m'attarder dessus. C'est vraiment un album qui me parle même si j'ai du mal à le cerner. J'trouve qu'il dégage quelque chose de rare qui excuse toutes ses faiblesses.
    Et puis certainement il y a un peu de provocation de ma part, mais bon ça fait partie du jeu ! ^^

    Y'a une seule chose qui m'a déçu, c'est que dans le mixage la basse est trop en retrait. Avec une basse plus en avant ç'aurait été encore plus grand. Enfin, des chansons comme "Concrete Gold" ça reste fabuleux.

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  3. A l'écoute du morceau LYF, on est déjà sûr que c'est pas du fake, qu'ils sont pas là juste pour les photos. Le post-rock est loin d'être mon genre de prédilection, mais j'ai bien envie de me l'écouter, ce disque. Après, est ce que je m'en rappellerais, dans 10 ans ...

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  4. Bonjour. Une référence littéraire de James Baldwin m'a beaucoup aidé et éclairé sur la sensation que j'ai reçue en écoutant ce morceau. Merci.

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