mercredi 12 octobre 2011

Breaking Bad - Saison 4



Comment ai-je pu douter ? Comment ai-je pu croire à un moment que les scénaristes de Breaking Bad ne savaient pas où ils allaient ? J'aurais dû le savoir, que je me trompais. J'étais quand même en train de juger des mecs qui avaient prévu le déroulement de toute la seconde saison dès le premier épisode. Mais non, dès que l'on touche aux séries, on a la mémoire courte. Il faut dire que cette quatrième saison nous a laissé dans l'expectative pendant un bon moment. Évidemment le season premiere a désamorcé l'énorme cliffhanger de la saison précédente, d'une manière dont seule Breaking Bad est capable, avec beaucoup de longueurs et de silences, pour une tension maximale. Mais par la suite, il a pu paraître à de nombreux spectateurs que la série plongeait doucement dans une transition qui avait du mal à se terminer.

Je vous arrête tout de suite, Breaking Bad ne nous a pas servi de mauvais épisodes pour autant. Même quand les enjeux sont mal définis, même quand les personnages sont désorientés, il y a toujours une scène qui vous soulève le coeur, une réplique qui fait frétiller vos neurones ou un plan qui fait pétiller le regard. C'est d'ailleurs le principal reproche que l'on aurait pu faire à la série jusqu'aux semaines passées: une façon de se reposer sur une réalisation irréprochable pour masquer un manque d'inspiration des scénaristes, et une intrigue qui stagne. Mais après tout, n'est-ce pas ce qui constitue l'essentiel de Mad Men, l'autre série phare d'AMC, qui nous fait régulièrement croire qu'il ne s'y passe rien, tout en nous subjuguant à chaque épisode ? Le spectateur à la mémoire courte disais-je, et l'esprit étroit également. La troisième saison avait fini par nous faire croire que Breaking Bad était une série excessivement rythmée.

Il a donc fallu attendre le quatrième épisode pour voir la saison décoller. On découvre une nouvelle menace avec une scène parallèle introductive qui renouvelle un peu le principe des flashforward, qui a été presque abandonné durant cette saison. On comprend enfin sur quels axes va se déployer l'intrigue: Hank se reconvertit avec succès en enquêteur de bureau, Walt et Skyler s'occupent de leur argent, Gus s'occupe de Jesse. « Bullet Points » est l'épisode type du Breaking Bad auquel on était habitué, avec beaucoup de tension, un soupçon d'humour noir et un final qui vous laisse bouche bée. A partir de là, on se dit que c'est parti, et on attend la suite. Mais ç'aurait été bien naïf de croire que les scénaristes allaient gentiment dérouler une intrigue prévisible à partir des clés livrées dans cet épisode. En fait, on ne pouvait imaginer à ce moment de la saison à quel point chacun des éléments avait été mis en place avec une minutie qui fait a posteriori froid dans le dos.



Le meilleur moment de la saison est donc incontestablement « Crawl Space », où on réalise enfin les conséquences de l’enchevêtrement d'intrigues assez difficiles à relier que l'on suit depuis onze épisodes. Tout d'un coup, plus rien n'est acquis. Pas même la sécurité financière que Walt a tranquillement amassé depuis quatre saisons. Ce même Walt que l'on a vu sombrer à plusieurs reprises semble complètement dépassé, irrécupérable. Il a passé plusieurs moments dans la saison à s'auto-convaincre de son importance, de sa capacité à s'en sortir, avant de plonger totalement et d'être face à son inutilité. Walt a perdu sa famille, et il ne parvient plus à se faire respecter. Il n'est plus Walter White, mais il ne parvient plus à devenir Heisenberg. De son côté Skyler a voulu résister à son mari en prenant les choses en main, mais elle se rend rapidement compte qu'elle se rapproche de ce qu'elle déteste chez son ex-mari. La famille White apprend à ses dépens que la criminalité ne s'improvise pas.

Quand on se prend un tel retour de manivelle dans la figure, on s'en veut d'avoir douté de la capacité des scénaristes à s'en sortir, de la même façon qu'ils nous font douter de celle de Walt. Si le milieu de la saison a pu être occasionnellement brillant dans quelques scènes (Jesse dans « Problem Dog », le flashback dans « Hermanos »), c'est sans conteste à la fin que l'on prend conscience que la série n'a reculé que pour sauter plus loin. Tout va très vite, comme si l'on avait patiemment monté un chateau de cartes qui s'écroule subitement sous nos yeux. Les personnages ne parviennent plus à raisonner, à l'exception notable de Gus, qui domine toute la saison de son regard froid. Evidemment, c'est le seul qui est dans son élément. Jesse n'a aucune idée de la bonne manière d'agir (l'excellente scène où il insulte les chimistes du cartel -excusez du peu- en témoigne), et tente tant bien que mal de s'adapter à son nouveau rôle, à l'image des autres personnages. 



Ainsi, les deux derniers épisodes sont purement géniaux et figurent parmi les tout meilleurs de la série. Adoptant un rythme lent assez audacieux pour une fin de saison, ils déploient une intelligence remarquable pour nous offrir un retournement de situation dont on ne se doutait pas jusqu'au tout dernier plan. Et tout se remet en place, la scène de « End Times » où Walt semble jouer à la roulette russe tout seul sans qu'on comprenne vraiment ses pensées, ainsi que tout un tas de détails qui sont passés inaperçus avant le mindfuck final. Et Walt devient, sans que l'on s'en soit aperçu, le personnage le plus terrifiant de la série, et parmi beaucoup de séries. Comme si l'auto-conviction n'en était finalement pas.

Même la dernière scène de Gus, qui a pu sembler assez outrancière pour beaucoup, ne fait que renvoyer à une image d'homme intouchable, de « Terminator », que les scénaristes ont progressivement construit au fil de la saison. Cependant, même si la série n'a jamais été hyper-réaliste, ces sursauts parfois grossiers de spectacle « bigger than life » peuvent décevoir, comme la passion des réalisateurs pour le « Cool guys don't look at explosions » et ce genre de choses (c'est une tendance qui s'amplifie à chaque saison. Souvenez-vous des "cousins"). Cependant, la série a su garder son identité visuelle, en nous gratifiant régulièrement de passages génialement réalisés (cf vidéo ci-dessus), même si cela a parfois viré à la démonstration. Mais il a fallu beaucoup d'audace (et de talent) à Vince Gilligan et à ses scénaristes pour livrer une telle saison. Plus encore que la saison 2 qui se renfermait sur elle-même, cette saison semble à l'étroit dans son format, ce qui a provoqué une certaine inégalité dans la qualité et dans la densité des épisodes. Mais l'avantage des séries et de leurs spectateurs à la mémoire courte, c'est que le grandiose de la fin de saison rejaillit sur tous les épisodes précédents, et aboutit à l'effet voulu par les créateurs.

En bref, cette quatrième saison fut, intrigue exceptée, peu surprenante finalement. Les personnages que l'on connait désormais très bien ont été parfois sous-exploités (Hank, une fois de plus exclu du dénouement final qui aurait pu être le sien), et les caractéristiques formelles de la série ont parfois frôlé la caricature. C'est ce qui arrive quand une série atteint un tel niveau de qualité et d'originalité, les exigences deviennent démesurées et le fonctionnement de la série devient transparent. Mais malgré ces inquiétudes passagères, à aucun moment la série n'a basculé du mauvais côté, et chaque épisode a toujours su nous combler, à plus ou moins grande échelle. Après cela, la dernière saison s'annonce particulièrement excitante, reposant sans doutes les principes de la série au centre de l'intrigue (comme le cancer, grand oublié de cette saison), ce qui offrira certainement matière à innover. En fin de compte, cette saison était peut-être la plus difficile à réaliser si l'on imagine le plan de Vince Gilligan, mais Breaking Bad reste incontestablement, en terme de qualité d'écriture, d'interprétation et de réalisation, une des meilleures séries diffusées actuellement. C'est on ne peut plus confirmé.

Episodes 1-6                               



Episodes 7-13



4 commentaires:

  1. Comment ai-je pu douter ?

    Oui. Voilà. Tout est résumé, là.

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  2. Moi j'ai pas douté, gnark.

    Cela dit j'ai un léger désaccord avec ton article : je n'ai pas trouvé le final génial, je l'ai même trouvé assez en-dedans par rapport aux deux avant-derniers ("Crawlspace" était vraiment génial, jusqu'à son titre)

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  3. !!!!! Alerte SPOILER de malade!!!!!!



    Sinon (maintenant que j'ai vraiment lu tout l'article), le dernier plan sur Gus, mis à part la référence est pour moi une de ces notes d'humour noir dans lesquelles la série excelle...
    Et ravi de voir que je suis pas le seul à avoir pensé au "Cool guys don't look at explosions" pour leplan dans la laverie.

    Le truc horrible, c'est que je suis un gros sceptique, donc pour moi le plan mindfuck final était un peu gros... ouais, bon, qui n'a pas de muguet dans son jardin quoi. Pour moi, le vrai mindfuck c'est d'avoir revu, après, l'image de Walt rejouant avec son revolver dans son jardin... Et là, ouais, ok, d'un coup, "oh putain". Ca c'était un putain de tour de force: ils l'avaient montré, les salauds.

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  4. @Thomas: Ben tu me connais, je suis un fan convaincu de Breaking Bad, donc j'ai pas non plus énormément douté. Mais à un moment, je me suis quand même demandé ce qu'ils comptaient faire. Genre le retour de Ted j'voyais pas bien l'intérêt. Evidemment, c'était essentiel.

    Le final est certes moins grandiose que "Crawlspace", mais il y a un certain culot de servir deux épisodes assez lents pour terminer l'intrigue, j'ai bien aimé.

    De façon générale, j'ai du mal à savoir ce que j'en pense de cette saison. Beaucoup de moments d'une qualité exceptionnelle, mais en même temps je lui ai trouvé quelques défauts qui m'ont gêné. D'où l'espece de compromis dans la note.

    @Guic: J'ai lu un commentaire d'un mec qui avait tout deviné dès le plan du 412 avec le revolver dans le jardin ! Hallucinant. Et effectivement, c'est quand tu t'en rends compte que t'es soufflé. Sinon oui je suis d'accord, leurs plan un peu surréalistes jouent sur l'humour noir (comme Tortuga dans la saison 2)
    Pour le "cool guy don't look at explosions" Walt est un spécialiste (les voitures qu'il fait cramer entre autres...)

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