lundi 14 janvier 2013

Breaking Bad: When the sun goes down

[Taux de spoilers probablement supérieur à 40%]
  
     « Maybe he flew too close to the sun ». Furieux de l'attitude de Mike envers lui, Walter se compare indirectement au soleil par cette remarque sibylline, beaucoup plus symbolique des enjeux de cette saison qu'on ne le réalise à la fin de ce troisième épisode. Quelques semaines plus tard dans l'épisode « Say my Name », Walter rencontre un narcotrafiquant au milieu du désert. Le soleil est à son zénith, et l'ancien professeur de chimie n'a jamais paru aussi sûr de lui. En pleine possession de ses moyens, il rayonne et éclipse toute personne qui viendrait s'opposer à ses désirs. Sa métamorphose est enfin complète, Walt est le boss, il le sait et le fait savoir. Cette quête du pouvoir comme une ascension au dessus des autres a traversé cette demi-saison remarquable pour culminer à ce moment précis, avant-dernier épisode qui -comme ses homologues avant lui- amorce un virage décisif.




Here comes the sun



     A l'aube de cette nouvelle saison, le spectateur attentif pouvait imaginer deux choses : le difficile retour en arrière de Walter après l'année éprouvante qu'il vient de vivre1 ou bien la poursuite en avant. C'est dans la deuxième direction que Vince Gilligan a choisi d'orienter son intrigue, et les conséquences sur les motivations des personnages des évènements qui clôturaient la saison précédente sont claires dès « Live Free or Die ». Désinhibé par son récent succès, Walter en veut plus, au point d'oublier tout ce qui l'a guidé jusqu'à présent. Il vit désormais pour le plaisir d'exercer son pouvoir et de tester ses limites. « We're done when I say we're done », car désormais il est le seul à décider ce qu'il fait, et sa mégalomanie prend tout son entourage dans son filet. Vue de loin, cette demie-saison ne fait qu'illustrer les abandons successifs de chacune des personnes concernées par l'entreprise Heisenberg – cette vague de désespoir allant jusqu'à toucher Hank, sauvé seulement dans les ultimes secondes. Mais vue de près, cette saison crépusculaire rassemble tout ce que Breaking Bad fait de meilleur, comme s'il fallait synthétiser quatre saisons de quasi-perfection en huit épisodes.



     L'humour de la première, la cohérence de la deuxième, la tension de la troisième et la folie de la quatrième, on retrouve tout cela ici, à un degré sans doute moins poussé mais avec un talent certain. Après avoir ouvert sur un flash-forward évidemment incompréhensible, cette demi-saison avance sur un rythme plus soutenu qu'à l'accoutumée, tant d'un point de vue chronologique que pour la succession des rebondissements. Breaking Bad progresse avec une facilité déconcertante, introduisant de nouveaux personnages avec brio – Lydia, qui apporte une touche de mystère et d'humour donnant un nouveau souffle à cette saison – ou faisant exploser des anciens – Mike, campé par un Jonathan Banks qui crève l'écran comme jamais. Ces deux personnages présentent chacun un reflet de l'essence même de l'expression « breaking bad », et le jeu de miroirs ainsi composé avec Walter donne toute sa richesse aux questions soulevées par la série. Jusqu'où aller dans l'illégalité ? Quelles priorités donner à sa vie ? En les confrontant aux mêmes choix pour leur attribuer différentes réactions, chacun des huit épisodes apporte une élément de réponse, et le personnage le plus vulnérable n'est finalement pas celui auquel on pensait. Cette symétrie se ressent également entre les saisons, comme le terrifiant retour en arrière provoqué par la conclusion de « Dead Freight », qui place Walter dans une situation délicate, en contradiction avec ses propres choix passés.



     Cette demi-saison joue essentiellement sur le changement de statut de ses personnages au sein de la même entreprise. Les scénaristes prennent un malin plaisir à tirer les mêmes ficelles pour montrer au spectateur à quel point l'univers de la série a été bouleversé depuis le tout premier épisode, avec la destruction de plusieurs symboles que l'épisode « Fifty-One » met le mieux en lumière. Le spectateur assiste à une succession d'ordalies qui le placent en juge de la destinée des personnages principaux, et tout est fait pour provoquer l'empathie envers Jesse. Parvenant enfin à s'extirper de son rôle de jouet entre les mains du hasard, il nous offre pour la première fois un nouveau regard sur Walter. Jusqu'au bout le personnage de Jesse aura été l'instrument des scénaristes pour manipuler les sentiments du spectateur et c'est donc quand il résiste enfin à son mentor que l'on réalise pleinement la nouvelle nature de ce dernier. Paradoxalement, c'est au moment où celui-ci est au sommet qu'il est abandonné de tous.



Flight of Icarus



     Tel le soleil, Walter finit donc par détruire tout ce qu'il touche au point que le dernier épisode ressemble parfois à du Sofia Coppola tellement la solitude suinte de chaque plan. De manière brillante, les scénaristes sont donc parvenus à montrer l'affirmation du pouvoir de Walt en même que son affaiblissement progressif vis à vis de l'enquête menée par Hank. Dès « Madrigal », l'étau se resserre autour de l'entreprise Heisenberg : même si celui ci fait tout pour retarder l'échéance, la police avance à grands pas et porte des coups qui ont une influence non négligeable sur les choix des personnages -notamment Mike. C'est ainsi que l'on arrive insidieusement à la scène finale de « Say my Name ». Le soleil se couche, Walter semble pour la première fois désemparé, et paraît enfin prendre conscience des conséquences de ses choix, beaucoup moins réfléchis que ce dont il avait finir par se persuader. Après s'être pris pour Scarface ou Jesse James – cette deuxième référence étant sans doute la plus intéressante – Walter réalise l'ampleur du fossé qui le sépare de ces personnages ayant passé leur vie dans la criminalité.


     Et c'est ainsi que la séparation de cette dernière saison en deux parties a été le plus astucieusement récupérée par les scénaristes. Tout dans le mid-season finale qu'est « Gliding Over All » s'apparente à une fin, un happy end comme au cinéma qui laisse penser que Walt avait réellement acquis tout contrôle sur l'intrigue au point de terminer la série lui-même. « We're done when I say we're done » disait-il, et le dernier quart d'heure de l'épisode semble lui donner raison. Mais Breaking Bad est une série et non un film, donc l'inertie du mouvement amorcé depuis quatre saisons et demi ne pouvait s'arrêter comme ça. « Gliding Over All » nous offre au final une sorte de fin alternative en même temps qu'il lance la fin de la série telle qu'on l'avait imaginée depuis longtemps. Le cliffhanger qu'on n'attendait plus rebat une dernière fois les cartes, au point que l'on remet en doute nos conclusions sur les rôles d'Icare et du soleil dans cette histoire. 

  


1 Oui, un an seulement s'est écoulé depuis le début de la série. 


Pour un résumé plus en détail, je ne saurais que vous recommander une visite chez l'ami Dylanesque: ici et .  

Breaking Bad saison 1-3
Breaking Bad saison 4

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