La sélection de février

L'album du mois

Twisted Teens, Blame the Clown 

Si je vous dis qu’il existe un groupe de garage appelé Twisted Teens à la Nouvelle-Orléans, vous pensez à quoi ? Des chansons simples avec une guitare crasseuse ? Un chant débraillé dans un micro saturé ? Une fougue juvenile et décomplexée typique des années 80-90 ? Une certaine joie de vivre typique de la Louisiane ? Éventuellement quelques arrangements piqués à l’americana local ? Bravo, vous avez tout bon, allez écouter ça et à la prochaine.

Ah non excusez-moi, il y a une erreur : l’album Blame the Clown est sorti il y a 2 semaines. Non ce n’est pas une réédition, vous êtes bien en train d’écouter un album de musique actuelle, et la spontanéité de la musique est on ne peut plus vivante. Il faut dire que la simplicité ne souffre pas du temps qui passe. D’un côté, Caspian Hollywell joue l’homme-orchestre et fait le show tel un Ty Segall des débuts, et de l’autre Ramon Santos joue du pedal-steel avec le flegme d’un vieux routier du circuit country. Mais étonnamment, c'est le premier qui a la plus longue carrière, notamment avec le groupe de folk-punk Blackbird Raum. Twisted Teens va piocher dans la jeunesse d’antan et infuse des sons hors d’âge à son énergie adolescente. On ne sait plus vraiment en quelle année on est, mais on assiste clairement à un nouvelle incarnation d’un esprit immortel, celui de l’anarchiste désinvolte qui vient épisodiquement déchirer nos fanfreluches pour nous rappeler que rien ne vaut la musique vivante.

Parce qu’aussi simple soit-elle, la recette demande une certaine maîtrise d’exécution. Le son doit donner l’air de n’avoir pas réfléchi au placement des micros et aux branchement des câbles, mais on doit malgré tout se sentir comme immergé dans un bar poisseux du delta du Mississippi. Le chant doit sembler venir d’un gars qui considère tout effort comme une marque de vanité, mais on doit tout de même s’y sentir attaché. Et enfin, les compositions doivent paraître intemporelles, mais pas parce qu’elles sont trop inspirées du passé. Poussé par les rythmes saturés de la guitare et ramené par les mélodies glissantes du pedal-steel, la musique de Twisted Teens évoque la saturation des premiers Ty Segall ou du collectif Elephant 6, la désinvolture des Parquet Courts ou les traditions américaines sous amphétamines des Violent Femmes ou du Gun Club auquel le groupe fait peut-être référence dans ses remerciements, mais au final c’est bien le plaisir d’écouter un groupe nouveau qui nous anime, et le plus grand défi est certainement de ne l’écouter qu’une fois par jour.

Titres préférés: "100 Bill is Gone", "Peekaboo Hand", "White Hot Coal" 

 

 

D'autres choses que j'ai écouté ce mois-ci

Puke Wolf, Descend (Punk, DAN) (06/02/26)

Difficile d’aborder ce disque sans passer par les méandres stylistiques ayant émergé depuis une quarantaine d’années : c’est à fleur de peau, donc c’est emo, mais ça crie, donc c’est screamo, mais c’est assez complexe dans les structures, donc c’est du post-hardcore, mais il y a aussi des titres très longs avec des mouvements, donc c’est du post-rock. Bref, c’est à vif, ça vous secoue de l’intérieur et de l’extérieur et on n’en sort pas tout à fait indemne.

 

Momoko Gill, Momoko (Jazz, UK) (13/02/26)

Il y a du beau monde qui participe à ce premier album solo de Momoko Gill, et pour cause : la musicienne londonienne grenouille dans la foisonnante scène jazz de la ville depuis de nombreuses années. Elle en sort avec un album étonnamment sans excès, d’une simplicité qui met en valeur les musiciens et surtout sa voix. Mais à regarder les crédits, un titre semble avoir rassemblé tout le monde, dans un chœur en soutien à la cause palestinienne qui inspire le sommet de cet album.

 

Bruno Pernadas, unlikely, maybe (Jazz, POR) (13/02/26)

On manque parfois de temps ou d’attention pour se concentrer, et le bureau qui orne la pochette de cet album ne doit pas aider. Seul quelque chose d’engageant, qui sait trouver le juste milieu entre patience de développement et richesse de ressources, peut nous captiver au point de nous passer l’envie de faire autre chose. Le jazz de Bruno Pernadas est fait ainsi : toujours surprenant mais jamais inconfortable. Et comme le dit l’intro de l’album, finalement notre téléphone ne nous manque pas.

 

Nathan Fake, Evaporator (Electro, UK) (20/02/26)

La musique électronique est, comme le hip-hop, bien moins un genre qu’une méthode de composition. Certains aiment le travail sur les textures sonores, d’autres sur le rythme ou sur les mélodies… Même la répétition n’est pas commune à tous. Nathan Fake a commencé en secouant tout le monde par des vagues de bruit, mais il est aujourd’hui bien plus que ça, et le réduire à une étiquette ou un gimmick serait lui faire peu d’honneur, tant il se montre à l’aise partout, même dans un registre plus lumineux.

 

Maria BC, Marathon (Folk, USA) (27/02/26)

On peut faire beaucoup de choses avec une guitare et une voix, toute la musique folk repose là dessus. Mais si en plus on double ses voix, et qu'on branche sa guitare sur quelques effets, le potentiel est démultiplié. Aux frontières du folk et de l'ambient électrifié, Maria BC nous envoûte avec une musique à la fois délicate et captivante, où le son n'a pas toujours besoin de passer par la mélodie pour exister. Difficile à saisir mais tout autant de l'oublier.

 

Bill Callahan, My Days of 58 (Folk, USA) (27/02/26)

Certaines choses demandent du temps. Et ce n'est pas simplement un argument de critique qui voudrait transformer la merde en or en vous forçant à y prendre goût. Il s'agit de nous donner le temps d'apprécier les choses à leur juste valeur quand on perçoit qu'elles le méritent. J'ai mis des mois à apprécier Sometimes I Wish We Were an Eagle, des semaines pour YTILAER, des années à me familiariser avec Smog... Je ne suis pas encore au bout de cet album, mais il y a des chansons qui m'assurent que je ne perdrais pas mon temps avec lui.

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