La sélection d'Avril
L'album du mois
My New Band Believe - My New Band Believe
Toute la mythologie du rock passe par les mêmes archétypes, dans ce qui peut s’apparenter à un monomythe tel que celui défini par Joseph Campbell pour les grands récits religieux. Il y a des figures récurrentes comme le producteur influent, le groupe comète, le génie touche-à-tout ou l’innovateur oublié. Mais la création artistique reste soumise à des contraintes matérielles, et tous ces personnages iconisés gravitent généralement autour d’un lieu qui fait office de berceau. Nous sommes tellement pris dans ces récits qu’ils nous apparaissent aujourd’hui comme des légendes, appartenant nécessairement à une autre époque. Pourtant, le monde actuel n’empêche en rien d’écrire de nouvelles histoires. Depuis plusieurs années à Londres, le producteur Dan Carey a favorisé l’émergence d’une scène en allant voir ce qui se passait au Windmill pub, dans le quartier de Brixton. Conscients du phénomène, les journalistes on rivalisé d’inventivité pour trouver le bon mot : « post-Brexit wave », « crank wave » ou « Windmill scene », aucune de ces terminologies n’a trouvé de revendication chez les musiciens concernés, comme il est d’usage dans toutes les bonnes histoires. Il y a bien quelque chose qui se passe à Londres cependant, et tous les ans il arrive au moins un album plus ou moins apparenté à cette scène qui se faufile jusqu’au sommets de nos bilans, comme Squid ou Black Country, New Road notamment. Cependant et malgré la place indéniable que prennent ces groupes dans mes coups de coeur récents, black midi n’en a pas vraiment fait partie après son premier album Schlagenheim.
C’est ainsi que j’avais été le premier surpris à rejoindre l’enthousiasme du premier album de Geordie Greep, le cerveau présumé du groupe. Pas avare en estime de lui-même, j’avais lu dans une interview donnée chez Magic une phrase qui avait retenu mon attention : « Par exemple, tu vas avoir une interview d’un groupe de punk, qui va faire du punk un peu classique, un peu naïf, et les musiciens vont te dire «en vérité, on écoute peu de punk, on est surtout branchés folk anatolienne, IDM russe, musique néoclassique, pop du Henan…». Et ça arrive souvent. À chaque fois que je vois ce genre de citation, je me pose la même question : «Mais si vous aimez ce genre de musique, pourquoi vous n’en faites pas vous même, ou au moins vous en inspirer pour proposer quelque chose de neuf ? » Il résumait ainsi tout ce qui faisait le succès de cette vague de musiciens qui, formés dans des conservatoires ou proches de la scène jazz ou hip-hop de la ville, assumaient leurs goûts et transformaient l’écriture rock classique. Au sein du groupe black midi, le bassiste Cameron Picton ne fait pas exception : passionné du folk progressif émergeant sur les îles britanniques au début des 70’s comme celui de Bert Jansch, il n’envisage pas faire autre chose quand il se lance dans l’idée de diriger la conception d’un album. Mais plus qu’un simple pastiche, il revêt le costume de ses aînés avec l’assurance de quelqu’un qui n’a rien à prouver à personne.
Enregistré avec de nombreux musiciens piochés entre autres dans les groupes caroline et Black Country, New Road, le premier album de ce nouveau groupe frappe immédiatement par l’ampleur des compositions et du territoire musical parcouru. A la manière des grands disques de la décennie 1970, l’album est marqué par trois morceaux de bravoure qui méritent à eux seuls des applaudissements, l’un d’entre eux se piquant même d’interpréter une des plus grandes références littéraires du pays – Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad – de façon totalement décomplexée. Virtuosité de la guitare acoustique, ruptures de ton et de rythmes, explosions chorales et motifs répétitifs, Cameron Picton ne se refuse rien et démontre si c’était nécessaire que sa capacité à matérialiser ses visions musicales n’ont rien à envier à son ex-partenaire. Ce serait cependant faire peu de cas du reste, qui montre que son talent ne réside pas uniquement dans la surenchère, comme on le voit dans le très beau « Love Story », coécrit avec une membre de Black Country, New Road. A l’heure des revivals, de l’ironie post-moderne et de la nostalgie permanente, il n’est pas si fréquent de croiser un album d’une telle ambition, prenant le risque d’être risible. On ne sait pas quelle place prendra My New Band Believe dans la scène actuelle de Londres, mais on a comme l’impression que le groupe cherche surtout à percer auprès d’une scène révolue dont il essaie de prolonger l’existence plutôt que de déterrer le cadavre. Quoiqu’il en soit, on souhaite encore une longue vie au Windmill si l’état d’esprit qui y règne permet d’accoucher d’une musique aussi stimulante.
Titres préférés: "In the Blink of an Eye", "Heart of Darkness", "Love Story", "Actress"
D'autres choses que j'ai écouté ce mois-ci
Deary, Birding (Pop, UK) (03/04/26)
Il y a des genres en perpétuelle réinvention, et d’autres qui semblent bloqués dans le temps. Ou pour être plus juste, il y a des musiciens qui cherchent à réinventer, et d’autres à interpréter un ensemble de figures imposées. On pense au blues, au jazz, au hard rock ou à certains sous-genres du metal, mais c’est également le cas de la dream pop. Tempo, effets, style instrumental et vocal, deary est bien de ceux qui respectent la tradition sans chercher à la transformer, et c’est très bien ainsi.
Wendy Eisenberg, s/t (Folk, USA) (03/04/26)
D’un musicien autoproclamé « improvisateur et guitariste virtuose », on pourrait peut-être attendre des déluges de notes aux harmonies complexes et difficiles à suivre. Je ne sais pas si c’est l’époque, l’absence d’ego masculin ou la simple personnalité de Wendy Eisenberg, mais il n’en est rien ici. Si virtuosité il y a, elle est mise au service de chansons indie folk élégamment arrangées et jamais tape-à-l’oeil, même quand elles chassent clairement sur les terrains des genres les plus ambitieux.
Juni Habel, Evergreen in your Mind (Folk, NOR) (10/04/26)
Une femme devant un paysage majestueux, une pochette programmatique pour un album essentiellement constitué de sa voix et de son jeu de guitare. On a l’impression que tout le monde peut prendre ce genre de photos et produire cette musique, mais tout le talent de la chanteuse norvégienne est de révéler l’infini potentiel encore à explorer derrière cette recette ancestrale. Un folk d’une pureté rare.
Penny Arcade, Double Exposure (Pop, UK) (17/04/26)
Le concept de musique « faite à la maison » relève souvent de la stratégie marketing, la technologie permettant aujourd’hui d’avoir chez soi un rendu digne d’un studio. Peu d’artifices pourtant dans ce deuxième album bricolé par James Hoare, dans lequel on entend principalement des couches de guitare sur des boîtes à rythmes dans un ensemble de chansons pop et de brefs instrumentaux. Un album aussi confortable qu’un bon canapé.
Carla Del Forno, Confession (Pop, AUS) (24/04/26)
Il est toujours difficile de se mettre à nu, au sens propre comme au sens figuré. Ainsi, le minimalisme en musique relève non pas de la facilité mais d’un courage hors norme. Rien ne nous échappe, et il faut un certain talent pour livrer un album d’une telle douceur mélodique sans risquer le faux pas. Mieux, l’empathie nous pousse même à tomber le masque pour se laisser aller à l’introspection contemplative.
Friko, Something Worth Waiting For (Rock, USA) (24/04/26)
Il y a 2 ans, le premier album de Friko avait tout du bricolage juvénile. On ne savait pas trop par quel angle les prendre, mais il était clair qu’il y avait du talent dans de nombreux domaines. A l’heure de la confirmation, la fraîcheur s’est dissipée, mais le groupe compense largement par une assurance décomplexée dans un indie rock qui nous renvoie au plaisir simple d’écouter en boucle les mêmes refrains entêtants.
Doppler, Pourquoi ce disque ? (Rock, FRA) (24/04/26)
« La musique elle fait du bruit un petit peu » nous dit une voix d’enfant après les trois premiers titres de l’album. C’est vrai que ce n’est pas tellement le genre de choses que j’écouterai au goûter, mais le trio lyonnais prouve par son retour qu’il sait produire un bruit d’une grande finesse mélodique et rythmique, dans lequel on se laisse emporter avec plaisir. Ça mérite bien qu’on impose ça à nos enfants.

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