La sélection de Mars

L'album du mois

Memorials, All Clouds Bring Not Rain 

Tout projecteur laisse nécessairement des zones d'ombres, et comme disent les photographes, tout le monde n'est pas capable de "prendre la lumière". Derrière les têtes d'affiche, combien de groupes méritants sont restés presque anonymes ? Il est même devenu commun chez les mélomanes de refaire l'histoire en estimant que tel aurait dû percer ou que tel autre est largement sous estimé. Dans la vague rock porté par le revival post-punk qui sévit des deux côtés de l'Atlantique Nord au début des années 2000, nous sommes ainsi nombreux à considérer qu'Electrelane est un des secrets les mieux gardés d'Angleterre. Bien loin des succès critiques et populaires d'Arcade Fire ou Bloc Party, les filles de Brighton laissent surtout un excellent souvenir à ceux qui les ont vu en live, à la Route du Rock notamment. C'est ainsi que la nouvelle d'un nouveau groupe pour leur chanteuse, en duo avec Matthew Simms (vu chez Wire) n'a pas vraiment fait les gros titres. Et leur premier album, simplement célébré par les mêmes qui avaient su voir en Electrelane un des meilleurs groupes de son époque vingt ans plus tôt. En somme, la musique de Verity Susman semble rester un culte d'initiés.

 Ce deuxième album était donc aussi attendu qu'ignoré, et que le groupe ne perce pas en dehors de sa base de fidèles continue de surprendre. Loin d'être avare en mélodies pop, le duo paraît même plus accessible aujourd'hui qu'il ne l'était hier, en s'éloignant des musiques de film plus expérimentales de ses débuts. L'orgue caractéristique de la chanteuse, déjà éclatant chez Electrelane, se taille une place de choix dans des refrains qui mériteraient de résonner dans un stade bondé, comme sur l'excellent single "Dropped Down the Well". Ces fulgurances ne sont pourtant ni une compromission ni une tromperie, l'album équilibrant les temps forts avec des phases minimalistes ou plus complexes qui mettent en valeur des qualités insoupçonnées jusqu'alors, retenant ainsi l'attention à la façon des lives qui ont fait la réputation du groupe aîné. C'est ainsi une toute aussi bonne surprise que d'entendre l'incroyable registre couvert par le multi-instrumentiste Matthew Simms, dont les parties de basses et de batterie emmènent quelques titres dans un groove hypnotisant qu'on n'aurait pas imaginé. La maîtrise avec laquelle le duo fusionne les rythmes répétitifs dignes de Stereolab et les arrangements bruyamment mélodiques d'un post-punk décomplexé ne doit pas surprendre, mais qu'une musique aussi brillante n'attire pas la lumière a de quoi laisser perplexe. Ne restez donc pas chez vous quand le ciel se couvre, car le soleil est bien présent derrière les nuages.

Titres préférés: "Cut Glass Hammer", "Dropped Down the Well", "Mediocre Demon", "Lemon Trees"

 

 


D'autres choses que j'ai écouté ce mois-ci 

Andrew Wasylyk, Irreparables Parables (Pop, UK) (06/03/26)

Est-ce qu’on peut dire de la musique qu’elle peut-être saisonnière ? Et, partant de là, qu’elle ne saurait être appréciée qu’au moment opportun ? Toujours est-il que lorsque la nature s’éveille et que l’hiver s’éteint, on semble naturellement plus enclins à se lancer dans un album de chamber pop chaleureux à la pochette printanière. Je ne sais pas si Andrew Wasylyk me séduira toute l’année, mais il a déjà contribué à égayer ce mois de mars ensoleillé.

 

Chaton Laveur, Labyrinthe (Krautrock, BEL) (13/03/26)

Pas toujours simple de s’y retrouver dans les dizaines de sorties musicales hebdomadaires. Je vais sur Okay Friday, et je scrolle comme dans un bac à disque. Une pochette attire mon attention, le nom et le titre de l’album me poussent à cliquer sur la proposition de DJ Gonzales. Un titre s’appelle « Contre la montre », on me promet du kraut pop et je vois Margaux Bouchaudon (En attendant Ana) dans les crédits. Google m’apprend que le groupe était à la Route du Rock début mars. Alors bien sûr, j’écoute. Vous me direz oui, mais est-ce que c’est bien ? Évidemment, c’est fait pour moi.

 

James Blake, Trying Times (Electro, UK) (13/03/26)

15 ans. C’est le temps qu’il m’a fallu pour accepter que James Blake ne serait jamais le musicien que je voulais qu’il soit. Ce n’est pas lui, c’est moi. Je voyais en lui un prodige du dubstep alors que, dès son premier album, il se voulait plutôt chanteur de soul. Et c’est donc seulement maintenant que nous nous réconcilions enfin : il fait ce qu’il veut et je n’attends rien de plus que cette soul électronique délicieuse qui fait sa personnalité unique.

 

Avalon Emerson & the Charm, Written into Changes (Pop, USA) (20/03/26)

Y a t-il encore des gens qui pensent que la musique électronique est une musique nocturne ? Habituée des clubs et des festivals, Avalon Emerson n’est sans doute pas celle qu’on irait chercher ailleurs que dans une soirée enfiévrée. Elle confirme pourtant ses ambitions pop, avec un certain succès sur quelques titres, même si j’avoue la préférer encore dans l’ambiance claire-obscure qu’elle développe au cœur de l’album, comme un rappel qu’elle n’a pas tout à fait quitté la nuit.

 

Neurosis, An Undying Love for a Burning World (Metal, USA) (20/03/26)

Je suis assez rarement d’humeur métallique. Quand bien même le metal est un monde bien plus varié que ce que ma connaissance superficielle ne pourrait en décrire, il faut souvent un alignement de planètes peu fréquent pour que je m’y aventure. Ici, un voyage en train, une pochette fascinante et un titre prometteur, et me voici plongé dans un sous-genre qui correspond sans doute à ce que je préfère dans ces souterrains musicaux. C’est lourd, c’est tout à la fois doux et violent, c’est donc parfait pour le touriste que je suis.

 

Nick Wheeldon, Tadpoles (Folk, FRA) (27/03/26)

Certaines choses paraissent exister depuis toujours. Un chanteur avec une guitare derrière un micro, des musiciens qui s’affairent derrière lui, quoi de plus intemporel ? Enregistré en analogique avec une dizaine de musiciens, les chansons de Nick Wheeldon paraissent s’incarner en live en notre présence comme par un tour de magie qui ne devrait plus nous surprendre après plus d’un siècle de musique enregistrée. Et pourtant, des enregistrements aussi vivants que cela ne sont plus si fréquents. 

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