Un tour du monde en musique

 

Essayons un peu de nous décentrer, ou du moins d'élargir notre champ de vision avec un petit tour du monde en musique, d'abord initié sur l'excellent jeu Pixelized et poursuivi donc ici. Comme le tour de France, ce voyage ne passe pas partout, autant pour rester raisonnable que parce que je ne peux pas prétendre avoir quelque chose à dire sur chaque pays du monde, surtout pas en musique. De nombreuses régions sont ainsi survolées, et certains pays auraient évidemment pu mériter une sélection élargie. Certains choix sont traditionnels et évidents, d'autres plus modernes et personnels, mais dans tous les cas ce sont des albums que j'apprécie à un certain degré et des lieux que je trouve intéressants. Il y aurait encore de nombreux tours du monde à faire, mais j'espère que celui-là aura au moins le mérite de démontrer que certains genres ne se limitent pas à une poignée de pays et qu'on peut tout à fait trouver son compte avec des sons et langues bien éloignées des nôtres. Bon voyage !

 

AUSTRALIE : King Gizzard and the Lizard Wizard, Nonagon Infinity (2016)

Évidemment pour commencer, l’Australie ! Fantasmée et désirée par de nombreux pays, c’est le Royaume-Uni qui décide d’en faire une colonie où envoyer ses bagnards pendant plus d’un siècle. Malheureusement l’indépendance n’en fera pas un pays particulièrement respectueux des minorités mais c’est un sujet pour une autre fois. Proches culturellement des Britanniques et des Etats-uniens, on a parfois du mal à trouver aux Australiens une identité musicale propre. Et ce n’est pas notre groupe du jour qui va nous aider, tant sa prolifique carrière a rangé l’exercice de style au rang d’art. Comme beaucoup je crois, je les découvre avec cet album, alors que leurs précédents pouvaient les cantonner à un rock sous inspiration de la Californie de Thee Oh Sees. Cet album est un exemple parmi de nombreux autres de la capacité du groupe à créer sous contraintes : ici, l’idée est d’enchaîner tous les morceaux de l’album dans une boucle de neuf titres sans début ni fin. Au delà de la prouesse, il faut dire que l’album est un de leur plus réussi et celui qui a longtemps fait figure de caractéristique de leur style. Le groupe a depuis largement aboli les frontières des genres musicaux même si leurs racines rock ne sont jamais loin, et sont aujourd’hui à la tête du combat contre l’impérialisme du streaming, Spotify en tête.

 

PEROU : Sofia Kourtesis, Madres (2023) / AFRIQUE DU SUD : Felix Laband, Deaf Safari (2015)

Le Pérou et l’Afrique du Sud constituent chacun un « lointain » désiré par les Européens dans leurs conquêtes pour des raisons stratégiques. Peuplés depuis des siècles par des civilisations « perdues » longtemps restées méconnues de l’archéologie occidentale, les Etats modernes doivent eux composer avec une société mixte largement héritée de la période coloniale. Relativement intégrés économiquement même si plus ou moins marginalisés géographiquement, ces pays finalement méconnus aujourd’hui montrent une certaine vitalité culturelle qui n’a pas à rougir, notamment dans des genres mondialisés par excellence que sont la musique electronique et le hip-hop.

Mais loin de lisser leur singularité pour mieux exister, l’usage de samples bien choisis intégrés à une musique sans attache géographique contribue à rappeler qu’on fait toujours de la musique pour parler un peu de soi. La Péruvienne Sofia Kourtesis est aujourd’hui basée en Allemagne et signée chez Ninja Tune (UK) tandis que le Sud-Africain Felix Laband est signé chez Compost (ALL), mais les deux font entendre des sons et voix de leurs pays respectifs, valorisant leur langue et leur environnement. De la house équatoriale de la première à la kwaito house du second, l’un comme l’autre utilisent des rythmes dansants dans une démarche presque documentaire qui rappelle que traverser les frontières ne signifie pas effacer les territoires pour reprendre le mot altermondialiste cher entre autres à Manu Chao, invité de marque de Sofia Kourtesis. 

 

ARGENTINE : Pescado Rabioso, Artaud (1973)

Direction le plus européen des pays sudaméricains. Ancienne colonie espagnole devenue terre d’immigration et berceau entre autres du populisme, c’est peu de dire que l’Argentine a connu une histoire tourmentée, particulièrement durant les années 70 où le pays tombe d’une dictature dans une autre. C’est à cette période que le « rock nacional » argentin va prendre forme, en partie grâce à l’influence de Luis Alberto Spinetta au sein de divers groupes, mais ici presque seul aux manettes sous le nom de son ancien groupe Pescado Rabioso (le poisson enragé). Intitulé d’après le nom du poète et essayiste français, Artaud est un album qui a peu d’équivalent dans le monde et pas seulement pour la forme de sa pochette. Tant sa conception que son ambition font de ces chansons de folk-rock progressif aux références alambiquées un ensemble au caractère mystique, à la fois proche et lointain. Cet album culte là-bas et pourtant méconnu ici a été, avec ses contemporains, l’objet d’un article du blitzeur Matyespodermine chez le camarade Croq-Mac, allez lire ça !

 

BRESIL : Gal Costa, Gal Costa (1969)


On passe le rio Uruguay et nous voici au Brésil, autre géant du sous-continent et ancienne colonie portugaise qui a bien connu également les affres de l’autoritarisme militaire. Cette période politique sombre a fait émerger le courant tropicaliste assez connu ici, mêlant influences européennes et brésiliennes et usant de beaucoup d’ingéniosité pour échapper à la censure du régime. Égérie du mouvement qui n’a pas eu à s’exiler à la différence de nombre de ses contemporains dont elle chantait les compositions, Gal Costa n’en restait pas moins une figure engagée, que j’ai personnellement découvert bien trop tard, lors de sa mort en 2022. Les nombreux hommages rendus à ce moment m’ont surpris mais sont à la hauteur de sa carrière et de son influence sur la musique de son pays. Ici sur son second disque, elle fait cohabiter notamment les compositions de Gilberto Gil et Caetano Veloso dans une brillante synthèse du mouvement contre-culturel de la fin des 60’s, et pas seulement à l’échelle de son pays.

 

NIGERIA : Fela Ransome Kuti and Africa 70, Expensive Shit (1975)

Traversons l’Atlantique comme le sucre portugais du XVIIe siècle pour atteindre non pas São Tomé mais le continent africain, au Nigeria, ancienne colonie britannique et lieu de création de la république de Kalakuta par Fela Ransome-Kuti en 1970. Ici encore il est question de lutter contre la dictature, mais de façon nettement plus explicite, le titre de l’album faisant référence à un de ses nombreuses altercations avec la police du pays. Inspiré par son séjour à Londres, il développe avec son groupe un son mêlant des influences caribéennes, occidentales et ouest-africaines qu’on connaît bien sous le nom d’afrobeat. A la fois d’une redoutable technicité par ses polyrythmies et d’un sens mélodique hors-pair, la musique de Fela Kuti fait l’unanimité, et surtout, fédère tous les peuples du Nigeria en s’exprimant dans une langue comprise de tous. Son influence sur la musique n’est plus à prouver, et je suis moi-même, comme David Byrne, sous le charme à la moindre évocation d’un rythme afrobeat dans une chanson.

 

SAHARA : Tinariwen, Aman Iman (2007)

Direction plein nord, au milieu du Sahara de part et d’autre de cette étrange frontière rectiligne tracée par les Français pour délimiter leur colonies subsahariennes des départements algériens. Mais les frontières importent peu pour les peuples nomades de la région, en l’occurrence des berbères que nous connaissons sous le nom de touaregs. Divisés entre des pays nouvellement indépendants dans les années 1960, ce peuple entre en révolte et tente de faire entendre sa cause dans le monde. Et finalement, ce n’est pas tant la lutte armée que la musique qui sera le meilleur vecteur de diffusion de l’identité des « hommes bleus », notamment avec le groupe Tinariwen. Reprenant un blues électrifié métissé avec les mélodies locales comme Ali Farka Touré, le groupe connaît un grand succès dans les années 2000 et travaille aujourd’hui dans le monde entier. Sur cet album, ils sont encore ancrés en Afrique et plus précisément au Mali, bien qu’on entende distinctement un grand nombre d’influence états-uniennes derrière l’exotisme de la langue tamasheq.

 

ETHIOPIE : Mulatu Astatke, Mulatu Plays Mulatu (2025)

Connue comme un des plus anciens foyers de peuplements du monde, et le berceau de civilisations anciennes rapidement christianisées, l’Ethiopie est un des rares pays africains à n’avoir pas été colonisé, ce qui ne l’a pas empêché au XXe siècle de souffrir des enjeux géopolitiques mondiaux, que ce soit le fascisme expansionniste, la guerre froide ou les rebellions indépendantistes. Mais alors que la dynastie salomonide millénaire d’Haïlé Sélassié vit ses derniers jours, plusieurs musiciens s’inspirent de la soul et du jazz occidental en y incorporant des gammes originales pour former ce qu’on connaît aujourd’hui sous le nom d’ethio-jazz. Confidentiel pendant des décennies à la différences d’autres courants musicaux africains, le genre regagne en popularité par la réédition du label français Buda et son utilisation dans le film Broken Flowers de Jarmusch. Je ne vais pas vous mentir, c’est évidemment par là que j’ai rencontré Mulatu Astatke, bien avant d’autres jazzmen américains ou africains plus connus. Bénéficiant d’une nouvelle popularité à défaut d’en tirer un profit financier, l’octogénaire éthiopien poursuit sa discographie jusqu’à nos jours, reprenant la main sur son œuvre en la réinterprétant dans un style qui a perdu du charme des 70’s, mais reste d’une richesse incroyable.

 

INDE : Ravi Shankar, Live at Monterey (1967)

Objet de fantasmes des Européens pour ses ressources et son impressionnante richesse historique et religieuse, l’Inde reste un pays difficile à caractériser car aujourd’hui issu de la politique coloniale britannique. Quoiqu’il en soit et malgré l’extrême diversité culturelle qu’on y trouve, le pays est toujours perçu comme un Orient d’un exotisme fascinant, tant dans les coutumes que dans la musique, particulièrement difficile à appréhender pour les occidentaux. Par les mécanismes de l’immigration, un homme en particulier servira de passeur musical entre deux mondes qui peinent à se comprendre : Ravi Shankar, qui pratique une musique improvisée sur plusieurs instruments dont le fameux sitar. Les résonances et les intervalles méconnus séduisent les britanniques en quête de sons capables de repousser les limites et d’élévation spirituelle sous stupéfiants, en premier lieu George Harrison et Brian Jones. C’est donc désormais sans surprise, bien que l’idée soit étrange, que Ravi Shankar se produit au fameux festival de Monterey en 1967, sommet de la contre-culture psychédélique à l’oeuvre des deux côtés de l’Atlantique. La mode finit par passer - quoique Gorillaz tente un revival cette année - mais le talent de Ravi Shankar continue d’exercer son influence sur ses contemporains, par exemple Philip Glass qui réinterprète une partie des caractéristiques musicales indiennes pour créer sa musique minimaliste, typiquement américaine.

 

JAPON : Nujabes, Modal Soul (2005)

Vieux pays ayant résisté à l’influence européenne avant de la refuser franchement jusqu’au XIXe siècle, le Japon est l’archétype du territoire qui semble attaché à ses traditions, et aujourd’hui un cas rare de pays non-occidental exerçant une influence culturelle mondiale. Si ce n’était pour l’influence étatsunienne majeure à la suite de la Seconde Guerre Mondiale, la culture japonaise aurait tout du contre-modèle authentique parfait. Cela dit et malgré son entrée dans la modernité mondialisée, son importance n’a rien à envier à quiconque et tant dans le cinéma que dans la musique, le Japon ne brille pas uniquement par son exotisme mais aussi simplement par sa simple qualité. C’est donc ainsi que dans mes périodes otaku, je découvre par le biais d’une production typiquement japonaise, l’anime Samurai Champloo, la musique beaucoup moins typique de l’archipel que compose le DJ Nujabes. A base de samples de jazz, il produit un hip-hop souvent instrumental qui le place parmi les plus talentueux du genre aux côtés de ses homologues américains. L’association de sa musique sur l’anime – chaudement recommandé – mérite qu’on se laisse aller, pour une fois, à l’expression éculée sur un pays « entre tradition et modernité ».

 

COREE DU SUD : Mid-Air Thief, Crumbling (2018)

Si aujourd’hui la Corée fait certainement partie des quelques pays asiatiques les plus connus dans le monde, c’est une belle revanche sur son histoire faite de domination plus ou moins effective de la part de ses deux imposants voisins, le Japon et la Chine, avant de sombrer jusqu’à nos jours dans un conflit fratricide de guerre froide. Le pays possède pourtant une culture bien distincte qui cherche à s’exporter pour se démarquer, car à l’instar de son ancien tortionnaire japonais, la Corée brille aujourd’hui dans le monde autant par le cinéma de Bong Joon Ho que par les groupes de K-Pop. Notre homme connaît lui un succès d’estime dans certains recoins de l’Internet musical qui cherche à s’affranchir des frontières de l’industrie et de la presse spécialisée. Artisan solitaire d’un folk augmentée de manipulations électroniques dont l’écriture n’est pas sans rappeler Grizzly Bear, le musicien est pour le moins discret mais cet album peut légitimement être considéré comme un sommet de la décennie passée et comme la preuve supplémentaire que la Corée du Sud vaut bien plus que les clichés qui fondent une partie de son succès aujourd’hui.

 

TURQUIE: Selda Bağcan, Selda (1976)

A l'image de toute la Méditerranée, l'Anatolie est un incroyable palimpseste de civilisations: des Hittites aux Ottomans en passant par les Perses et les Byzantins, nombreux sont les peuples à avoir voulu contrôler ce qui est longtemps resté comme le carrefour du monde. Lointain accessible pour les Européens qui y ont forgé leur vision de l'Orient notamment au XIXe, le pays tourne le dos à son passé à partir de Mustapha Kemal, et la Turquie devenue moderne devient une nation presque comme les autres dans les années 1960: influencée autant par la musique occidentale que par la violence politique qui secoue le monde, à l'image encore d'une partie de ses voisins méditerranéens. Alors que les coups d'Etats se succèdent et que le pays glisse lentement par un autoritarisme réactionnaire, plusieurs musiciens capitalisent sur le psychédélisme naturel des rythmes répétitifs et des mélodies microtonales de leur musique traditionnelles pour proposer une version inimitable de la musique de l'époque. Parmi eux, Selda Bağcan, chanteuse et guitariste ayant subi une grande pression politique de l'armée, qui reprend de vieilles chansons en les accompagnant sans complexe d'arrangements pop, d'instruments traditionnels ou de guitares trempées dans la fuzz et le phaser. Un sommet de rock anatolien qui fascine encore, et Selda Bağcan reste une icône protestataire dans la Turquie d'Erdogan.

 

ALLEMAGNE : Manuel Göttsching, E2-E4 (1984)

Ville jeune dans un pays qui l’est encore plus et dont elle devient le centre, Berlin a longtemps été comme beaucoup de capitales européennes, cultivant son dynamisme académique et culturel sans se démarquer. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre Mondiale et un long siège militaire que la ville devient bien malgré elle le centre du monde, notamment en 1961 en symbolisant à elle seule la dichotomie politique de l’Europe par un mur. Berlin-Ouest est désormais un îlot de liberté économique et culturelle dans un océan d’austérité involontaire. Désormais sous forte influence américaine, cet avant-poste du monde libre va interpréter sa position comme une éthique artistique en devenant l’avant-garde de la musique occidentale. Improvisations psychédélique, rythmes sous influence industrielle, expérimentations synthétiques, tous les regards se tournent vers l’Allemagne dès lors qu’il s’agit d’imaginer la musique du futur. En témoigne cet étrange guitariste qu’est Manuel Göttsching, qui dévoue son talent à éviter de faire sonner son instrument comme il le devrait, tel un Robert Fripp, avant de l’abandonner presque pour travailler avec des synthétiseurs. On ne peut mieux résumer son génie qu’avec cet album énigmatique et culte, qui invente la house dans une improvisation électronique d’une heure sur laquelle on n’est même pas si surpris d’entendre une guitare tout droit sortie de la décennie précédente. Toujours à la pointe du progrès.

 

ROYAUME-UNI: John Martyn, Solid Air (1973)

L’impérialisme britannique a été si fort sur les quatre derniers siècles qu’on en a presque oublié que, comme de nombreux pays européens, l’histoire de l’île est elle-même le fruit d’une lente assimilation qui a plus ou moins effacé la diversité culturelle des peuples présents. Celtes, Romains, Vikings, Angles, Saxons puis Normands ont successivement laissé leur empreinte, avant que le royaume d’Angleterre ne soumette le pays de Galles, l’Ecosse puis l’Irlande. La tradition orale de cette histoire imprègne pendant longtemps la musique folklorique (au sens de musique populaire), qui prend des formes thématiques et musicales diverses selon les régions. Né à Londres de parents écossais, John Martyn garde de ses origines une attache pour les musique traditionnelles des territoires celtes, mais n’ignore pas toutes les révolutions musicales que ses voisins anglais opèrent durant la décennie 1960. Dans la continuité des nombreuses expérimentations de l’époque, mais bien plus détaché de l’influence américaine que ses pairs, il développe comme son ami Nick Drake une approche moderne du folk, à travers des chansons complexes et surtout un travail de textures sonores sur la guitare tout à fait inédit. On ne reconnaît plus ni sa voix si sa guitare, mais il développe un son purement britannique unique en son genre.

 

IRLANDE : Rory Gallagher, Irish Tour 74’ (1974)

Je ne sais pas si j’ai des péchés mignons, mais j’aime l’Irlande et les solos de guitare électrique. Je pourrais disserter des heures sur la première, son histoire coloniale en plein coeur de l’Europe, sa géographie majestueuse et son identité contrariée. Les seconds me renvoient à mon père et mon beau-père, qui possèdent de nombreux classiques d’albums de guitar-hero, et tous les deux un album du guitariste à l’honneur aujourd’hui. C’était de notoriété publique pour l’adolescent ascendant boomer que j’étais, mais rappelons que Rory Gallagher était considéré comme le meilleur guitariste du monde par Jimi Hendrix lui-même. Il faut bien admettre que les deux partagent un talent rare, celui d’assurer tout à la fois le chant, la guitare rythmique et les solos avec une telle énergie scénique qu’on peine à croire qu’il n’y a pas d’autre guitariste. C’est donc évidemment en live que son talent est le plus époustouflant, et celui-ci qui le voit (ré)unir l’Irlande catholique et protestante à l’époque des « troubles » est sans doute son meilleur.

PS : J’ai choisi la pochette CD car c’est celle que j’ai et que celle du vinyle est sans intérêt. Et je dis solos et pas soli parce que le latin est une langue morte.

 

NEW-YORK : Nicolas Jaar, Sirens (2016)

Il n’y a pas toujours besoin de passer la frontière d’un Etat pour changer de monde, et il est un territoire que les géographes connaissent bien où la mondialisation a produit un tel effet qu’ils sont autant isolés de leur pays d’attache qu’ils sont connectés à leurs homologues sur d’autres continents : les métropoles, formant un archipel de microcosmes mondialisés sans équivalent, New-York en étant le meilleur exemple. Un chilien descendant de Palestiniens – une relation migratoire étrange mais bien réelle comme il en existe beaucoup – exerce sa profession d’artiste photographe dans la métropole étatsunienne après avoir déjà vécu aux Antilles durant son enfance, y rencontre une Française avec qui il a un enfant. Devenu adolescent, l’enfant assimile les cultures de ses parents, regarde des films de Godard en écoutant la house d’un Chilien vivant en Allemagne que lui a recommandé son père. A l’université Brown, il rencontre la jeunesse intellectuelle américaine et s’imprègne de jazz, de soul et de rock. Nicolas Jaar, c’est son nom, n’a pas vraiment d’attache à un pays mais se sent comme un poisson dans l’eau dans le cosmopolitisme new-yorkais. Fuyant la hype et l’industrie musicale dès qu’elle le submerge, il agglomère ambient electro-acoustique, chaos jazzy, rythmes house, synthés et guitares électriques dans un disque regardant vers le pays de son père, sans quitter la ville qui l’a vu naître.

 

ETATS-UNIS : Jack White, No Name (2024)

Territoire de mythes modernes à l’influence plus ou moins néfaste, d’une arrogance telle qu’elle devrait être risible si elle n’avait pas de conséquences si dramatiques, les Etats-Unis est un pays dont la démesure est en grande partie le miroir du monde qu’il a contribué à façonner. Et dans cette géographie-monde, il est un fleuve qui est sans doute au centre de la culture « authentiquement » américaine : le Mississippi. Des plantations esclavagistes de coton aux usines automobiles des Grands Lacs, d’un espace à contrôler durant la guerre civile à une frontière lors de la colonisation des terres autochtones de l'Ouest, c’est tout un pan de l’histoire des Etats-Unis qui réapparait quand on remonte le fleuve, histoire dont la musique a bien reflété les mutations à travers le blues, le country, la soul ou le rock dans un courant qu’on appelle aujourd’hui, évidemment, americana. Né au nord du fleuve mais fasciné par la musique du delta au sud, Jack White est aujourd’hui un des grands artisans de la promotion et de la conservation du patrimoine musical de cette région, à travers son label Third Man basé entre Nashville et Detroit, mais également bien sûr à travers ses propres disques. Et comme souvent chez lui, les plus simples sont souvent les meilleurs, à l’image de son dernier en date qui revisite tout son parcours, et par là une bonne partie de la musique de son pays, dans un geste qui allie respect du passé et désir d’émancipation.

 

CUBA : Buena Vista Social Club, Buena Vista Social Club (1997)

Terminons là où tout a commencé : l’arrivée des Européens à la suite de Christophe Colomb, les ravages du colonialisme constatés par Bartolomé de Las Casas, l’impérialisme espagnol puis états-unien et enfin l’autoritarisme d’une révolution confisquée. Derrière les cartes postales et les héros tels que José Marti ou Che Guevara, beaucoup d’espoirs déçus. A la fin du siècle dernier, on pouvait trouver à La Havane des octogénaires qui en auraient reconstitué le récit à l’échelle de leur vie. Parmi eux, quelques vieilles gloires jouant du son cubain, un syncrétisme musical reflétant l’histoire coloniale de l’île, tels qu’Ibrahim Ferrer ou Compay Segundo. Cette histoire aurait pu en rester là, mais l’effervescence de l’industrie musicale autour des « musiques du monde » amène le label World Circuit et le guitariste américain Ry Cooder à s’associer pour enregistrer un témoignage sonore du peuple cubain. En quelques jours, une page importante de l’histoire de Cuba et de la musique en général est écrite, dans un album joyeux et sans âge. Plus tard, Wim Wenders joindra l’image au son dans un documentaire devenu culte. Aujourd’hui, nombre de ces musiciens sont mort avant d’avoir vu leur pays libéré, mais le Buena Vista Social Club ne disparaîtra désormais jamais. 

 

  
 

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